Un flocon dans le blizzard.

Si je me fais prendre, les voisins diront pourtant que j’étais un homme sans histoire, travailleur, courtois, qui disait toujours bonjour. Il se rappelleront qu’un matin je m’étais arrêté pour aider à pousser une voiture qui ne voulait plus démarrer. Ils tomberont des nues lorsqu’ils découvriront que cet homme qu’ils côtoyaient tous les jours était, selon le journal parlé, un monstre psychopathe, un tueur froid, particulièrement bien organisé. Et la populace voudra que je paie de les avoir autant menés en bateau. Dans le box des accusés, ils traqueront chacune de mes émotions, me reprocheront de n’en montrer aucune. Ils voudront que j’exprime des remords, que j’explique, que je dise le pourquoi. Mais je ne dirai rien, et pour ça, je mériterai la mort : le pire des crimes n’est pas de tuer, c’est de rester muet et impassible devant ses juges.

Mais avant, il faut qu’ils m’attrapent, et ça n’arrivera pas. Je ne ferai pas les mêmes erreurs que les autres, ceux qui ont été assez idiots pour laisser des traces derrière eux, pour se penser invincibles, pour se croire l’égal de Dieu.  Dieu a le droit de tuer et moi pas. Dieu est introuvable et moi pas. Elle est là ma force, je suis réaliste, je sais où est ma place et je ferai en sorte qu’ils ne la trouvent pas.

Comme ils seront incapables de mettre la main sur moi, je serai alors le fou. C’est ainsi que les journalistes m’appelleront. Ils sont comme ça, ils ne réfléchissent plus, ils ne font plus leur travail. Ils n’ont qu’un seul objectif :  faire entrer les choses dans des cases, dire à leurs lecteurs ce qu’ils ont envie d’entendre et provoquer la panique pour vendre leur canard. Je serai alors l’ennemi public numéro 1, la menace qui pèse sur le pays. De celles qui vous font angoisser quand vous êtes seul dans la rue, quand vous cherchez votre voiture dans un parking souterrain, quand vous entendez un bruit inhabituel dans votre appartement, quand vous avez l’impression que quelqu’un vous suit. Personne n’est à l’abri, puisque le fou frappe au hasard. Les braves citoyens auront peur de moi et les politiciens n’aiment pas que leurs administrés aient peur. Alors on mettra toutes les polices du royaume sur le coup, on me traquera dans tous les recoins du pays. 

On croira me voir partout, mais je ne serai nulle part. Parce que je n’existerai pas. Il n’y aura pas de fou, pas de psychopathe, pas de menace. Parce qu’ils ne me verront pas. Je serai une ombre, ce quidam dans la foule que personne ne remarque. Je serai la main d’une justice bien à moi qui frappe tellement au hasard qu’ils ne croiront qu’à la manifestation du destin. Il y aura des morts oui, mais comme tous les jours de l’année. La faute à pas de chance. Je serai cette fatalité, cette guigne imperceptible. Je serai le tueur silencieux qui n’existera que pour moi et dans l’alignement des notices nécrologiques sur les pages dédiées des journaux.

Nous sommes le vendredi 27 avril 2020, il est 19h15. J’ai rendez-vous dans un quart d’heure au restaurant avec Jacques et Agnès. Ensuite, nous irons boire un verre dans le quartier Saint-Géry. Il fait beau ce soir, les gens ont recommencé à sortir depuis que le confinement est levé et les terrasses seront pleines. Avant de repartir, j’abandonnerai sur une table mon paquet de cigarettes à moitié vide. Personne ne crache sur des cigarettes gratuites : quelqu’un les emportera, les fumera, sans savoir que l’une d’entre elles contient de la ricine. Indétectable, 6000 fois plus toxique que le cyanure, la ricine provoque toux, dyspnée, un syndrome de détresse respiratoire aigu et la mort en quelques jours. Un flocon dans le blizzard.