sur son épaule

— Vous prendrez bien une petite goutte.

— Oh non, merci ? On ne peut plus maintenant.

— Regardez, vous êtes frigorifié. Ça vous réchauffera.

Il a de la neige dans la moustache et dans les sourcils, comme s’il venait de traverser la toundra.

— Juste une, alors. Mais j’ai mon planning à respecter. Je n’ai plus vingt ans, c’est difficile.

— Allez, posez le courrier sur la table, débarrassez-vous, asseyez-vous.

Elle remplit un verre d’une veille poire abrasive et le regarde boire.

— Vous connaissiez Marthe Falisse, demande-t-elle après qu’il a reposé le verre.

— Oui, la fille de Roger Falisse de Livarchamps.

— Eh bien elle est morte hier.

— Ah bon ? Elle était encore jeune pourtant. Elle était malade ?


Le plus fâcheux dans mon travail, c’est que je n’en vois pas le bout, la quille, la pension. Il paraît qu’un jour il me repoussera au fond de l’armoire et prendre à la place une de ces magnifiques porcelaines aux couleurs chatoyantes qui se morfondent de n’être là que pour garnir. Ce jour arrivera mais en attendant c’est moi qu’il choisit tous les matins, me prenant par la taille depuis que je n’ai plus de bras.

Quand je vois son reflet dans le café noir, je me rend compte que lui non plus n’a pas été épargné par le temps qui passe. Il est aussi ébréché que moi et maintenant tellement voûté que nous n’allons bientôt ne plus faire qu’un. C’est vrai que nous en avons vécu des aventures tous les deux, sans bouger de la table ; les enfants qui nous regardaient d’en bas nous ont dépassé et ont disparu.

Je ne sais pas ce qu’il me trouve, avec mes couleurs passées et démodées, ma peau fendillée. De la nostalgie, la simple habitude ou une triste avarice ?


Mon père n’est jamais là quand il faut, même pour m’apprendre à remettre la chaîne en place ou pour réparer un pneu crevé. Il m’énerve, mon père. À quoi il sert ? Je pourrais aller demander à Remy, mais je n’ose pas. Je ne l’ai plus vu depuis un bout de temps, il ne sort plus dans son jardin. La dernière fois, il avait l’air d’avoir mal quelque part en descendant les escaliers et en se penchant au-dessus du vélo. Mais il souriait, je me souviens bien. Son sourire me manque, le bout de chocolat aussi. Il sera content de me voir.


Il est resté étendu sur l’herbe quelques temps et, de même que tous les autres, il a disparu comme avalé par la terre. Puis les fleurs posées a mon pied ont dépéri et hier l’agent communal les a jetées à la poubelle. Quand son fils vient lui rendre visite, il n’y a plus rien d’autre à voir que des souvenirs, et mes vieilles branches sont trop raides pour que j’en pose une sur son épaule.