Roman

26 - La mer n'est plus ce qu'elle était


— J'ai senti comme une brûlure au menton. J'avais l'impression qu'une flammèche échappée de je ne sais quelle cheminée était venue mourir sur mon visage. Par réflexe, j'ai posé la main sur la plaie : je l'ai vue couverte de sang. Puis je me suis sentie partir sur le côté, comme si quelqu'un voulait me faire tomber par une prise de judo. Mais c'était le poids du corps de Jacques qui me tenait toujours la main, la serrait avec une force incompréhensible pour un si petit garçon et m'entraînait à terre. Je me suis mise à genoux. Je lui ai parlé. Il n'a jamais répondu. Il ne me regardait pas non plus. Il fixait quelque chose qui était plus loin que moi et qui avait l'air de lui faire envie, le ciel, ou même au-delà. J'ai compris qu'il était mort quand j'ai vu la neige devenir rose, se liquéfier et s'écouler, pourpre, vers le marronnier où les mésanges étaient revenues picorer, indifférentes comme l'était le curé. J'ai tout de suite su que c'était ma faute. Si je ne l'avais pas obligé à suivre la trajectoire rectiligne que je suivais moi-même — les rails qu'avaient laissés les camions dans la neige — si je l'avais laissé être un enfant qui gambade et serpente sans but si ce n'est pour retrouver la nature telle qu'elle était avant que l'homme y creuse des trous, y trace des routes et y érige des églises du clocher desquelles un sniper allemand fanatique, abandonné et désespéré pouvait abattre des enfants qui se rendaient chez le médecin, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Ne dites pas ça. Ce n'est pas de votre faute. Où qu'il ait été, il était une cible facile.

— Il n'était une cible que pour cet ingrat de destin.

Elle a respiré un grand coup comme si elle voulait s'empêcher de mourir et a continué.

— La nouvelle s'est propagée dans toute la région avant qu'il soit midi et que cette foutue cloche reste silencieuse une nouvelle fois. À deux heures, un groupe de maquisards a pris le clocher d'assaut et a trouvé le tireur assis par terre, qui pleurait et sanglotait comme un gosse. Une bouteille d'eau-de-vie vide et sur le flanc avait roulé jusqu'à son arme et se tenait contre elle. Il ne s'est pas défendu, accablé par la tristesse, l'ivresse et son chargeur vide. La toute dernière balle du tout dernier fusil du tout dernier soldat allemand du village a été pour mon petit frère alors qu'elle était prévue pour moi. Le tireur a avoué à un maquisard qui parlait allemand qu'il s'était réveillé encore complètement saoul à son poste de guet et qu'il avait vite compris que les autres avaient foutu le camp sans lui. Il avait achevé la bouteille et était resté là, ne sachant où aller. À un moment, il avait entendu des cris de joie. Cette joie lui avait transpercé le cœur plus profondément que n'importe quelle insulte ou trahison. Il s'était dressé sur ses jambes et avait regardé par la meurtrière : il avait vu ce garçon qui devait avoir le même âge que sa fille, qu'il était certain de ne jamais revoir. Le garçon courait dans tous les sens, sautait dans la neige, riait, criait. L'Allemand avait eu honte. Jamais sa fille ne pourrait montrer un tel bonheur, maintenant que son père était un vaincu, un perdant. Ensuite, le garçon était revenu près de sa mère et lui avait pris la main — il était tellement saoul qu'il était incapable de faire la différence entre une gamine de 15 ans et une dame de 40 ans et il m'avait prise pour maman. Il avait saisi son arme et avait passé le bout du canon par la meurtrière. Il avait décidé de rendre ce gosse aussi triste que sa propre fille. L'Allemand n'avait jamais voulu tuer Jacques. Che ne bourrais chamais vaire za. Duer un envant. Chamais. C'est moi qu'il avait visée parce qu'il avait cru que j'étais la mère de Jacques. Mais il était trop saoul pour bien tirer. Ou simplement un éternel mauvais tireur. Il m'avait raté, la balle m'avait éraflé le menton et avait terminé sa course dans le crâne de mon petit frère qui se tenait juste dans l'axe de tir parce que j'avais voulu être comme une mère pour lui. Les mères veulent garder leur enfant près d'elles pour les protéger. Comme si, de mon corps frêle et à peine formé, j'aurais pu faire quelque chose pour empêcher mon petit frère d'être atteint par les éléments, par les créations des hommes et par la haine qu'ils éprouvent l'un pour l'autre au point de rendre l'un deux jaloux de la joie pure, simple, innocente, inoubliable d'un gosse heureux de courir dans la neige pure et propre. Che m'egzgusse. Che zuis déssolé Bartonnez-moi, z'il fous blaît, a-t-il crié, debout au-dessus du vide, avant que les maquisards l'y poussent et qu'il tombe à quelques mètres à peine de la tache rose laissée dans la neige par la cervelle de Jacques. Il a fait en s'écrasant un bruit terrifiant, mélange de branches mortes piétinées et de cailloux lancés dans un lac. Le sang de l'Allemand s'est alors écoulé vers la route car la place est en léger dénivelé. Il a rejoint sous les marronniers celui de Jacques qui ruisselait dans le même sens et ils se sont mêlés en une seule et même coulée écarlate, si bien que nous ne pouvions plus les distinguer.

Veerle a regardé dans le vide, au-delà de moi vers l'extérieur où la pluie avait cessé de tomber et où, sous une timide éclaircie, la plage, la mer et la jetée se dessinaient à nouveau assez nettement pour qu'elle imagine la femme du poète allemand enjamber la balustrade et sentir le vent tourbillonner autour d'elle, hésitant à l'aspirer dans les vagues ou à la ramener sur la terre ferme.

Ses yeux se sont ensuite posés sur moi, hagards et implorant je ne sais quel miracle. Ces yeux reconnaissaient que, malgré lui, malgré ses excuses et la pitié qu'il implorait, le soldat allemand avait réussi son coup : gâcher la vie d'un enfant, un enfant peut-être moins innocent et pur que Jacques, un enfant aux allures et aux formes de jeune fille, mais un enfant encore, un enfant toujours, un enfant trop tendre pour pouvoir porter le poids insupportable de la culpabilité pendant près de 70 ans.

J'ai avalé un sanglot plus bruyamment que j'espérais et j'ai demandé :

— Pourquoi m'avez-vous raconté tout ça ? Vous me connaissez à peine.

— Je savais que mon histoire te toucherait. La mort n'est pas à nos trousses. Elle ne nous poursuit pas en nous obligeant à fuir continuellement. La mort est à côté de nous, le bras sur notre épaule, comme un ami encombrant dont ne ne peut se débarrasser.  Il ne faut pas faire semblant qu'elle n'est pas là. Il faut apprendre à vivre avec elle, en voir les bons côtés. Sur ce point, personne n'est exceptionnel, personne n'a le privilège d'être plus proche d'elle que les autres. Même pas toi.

Elle a toussé discrètement, la main sur la bouche, pour s'éclaircir la voix et ainsi retrouver le ton enjoué et radieux auquel elle nous avait habitués. Elle s'est redressée sur sa chaise et a appelé les autres pour qu'ils se joignent à nous. Sa voix guillerette a retenti dans le restaurant vide et le poète allemand a levé les yeux de son cahier.

— Cher Stevie, cher Stuart, mon cher Herman, ne pensez-vous pas qu'il est temps de passer à table. Garde quelques-unes de tes anecdotes héroïques pour plus tard, sinon tu n'auras plus rien à leur dire.

Puis, se tournant vers moi et en murmurant :

— Les nuages ont disparu juste à temps pour le coucher du soleil. N'est-ce pas magnifique comme la nature et le hasard peuvent bien faire les choses ?

Nous avons mangé des moules et des frites, parce que c'est ce qu'il faut faire quand on va à la mer. J'ai eu droit à énormément de coquilles vides ou fermées et les frites étaient molles. La mer n'est plus ce qu'elle était.