Roman

25 - Aucune chance au garçon


— Nous croyions que c'était fini, la guerre, les cadavres, les nuits enfermés dans l'abri que nous avions creusé sous l'école et d'où nous avions écouté les bombes tomber, les rafales de mitraillette siffler, en espérant à chaque fois que c'était la dernière, qu'il y aurait bien un jour où ils n'auraient plus de munitions. Nous y croyions dur comme fer, la guerre était finie. La nuit précédente s'était assoupie dans un calme que je ne me souvenais pas avoir connu, il avait cessé de neiger et le ciel était dégagé. J'avais 15 ans cette année-là et je me souviens que le ciel sans nuages qui s'étendait sur tout le pays était une porte de prison ouverte, que tous les gardiens avaient pris la fuite et qu'il n'y avait plus personne pour nous empêcher de nous y envoler et de se laisser par l'air pur et paisible. Ma mère m'a demandé de conduire mon petit frère — le benjamin, il avait 8 ans — chez le médecin pour cette otite qui ne voulait pas passer. Sa maison était à l'autre bout du village, et il fallait que nous passions devant l'église et le presbytère où les Allemands avaient installé leur commandement. Mais je ne m'en faisais pas. Tout était fini, n'est-ce pas ? Il ne neigeait plus et il se racontait que les Allemands avaient été vus en colonne morne, la queue entre les jambes et le casque sous le bras, en direction de l'Est. Nous sommes donc partis l'esprit léger au milieu des rues vides. Il faisait très froid mais nous avions trouvé de quoi nous habiller chaudement en piochant dans les armoires. La neige brillait sous le soleil, comme si les derniers avions passés la veille avaient largués des millions de paillettes au bord des routes. Elle ressemblait à du sorbet au citron et nous avions envie de nous en bourrer la bouche et de nous en barbouiller le visage, pour le plaisir gourmand d'y passer la langue.

Les yeux de Veerle brillaient, nous pas de tristesse mais d'une joie nostalgique qui les faisait scintiller comme scintille la neige sous le soleil éclatant mais suffisamment doux pour l'empêcher de fondre. Quand des yeux brillent de cette manière, aucune larme n'en coule. Je crois que j'ai souri.

— Vous souriez ? Je suis certaine qu'enfant vous ressentiez la même chose quand le dernier flocon était tombé et que votre mère vous laissait sortir, emmitouflé sous tellement de couches de vêtements que vous ne pouviez marcher correctement. Mais continuons. Où en étais-je ?

— Vous parliez de sorbet au citron.

— Oui, la neige ressemblait à du sorbet au citron, mais c'est aujourd'hui que je dis ça, en repensant à cette triste journée qui ne se savait pas encore triste, parce qu'à l'époque, je n'avais jamais ni goûté ni vu de sorbet au citron. Je pense même que je n'avais pas la moindre idée de ce que c'était. Donc mon frère, aussi heureux que s'il venait de sortir de l'école un 30 juin, Jacques, mon petit frère, était joyeux de pouvoir profiter de la neige telle qu'elle devrait être pour les enfants — une merveille — alors que, depuis qu'elle avait commencé à tomber, mes parents en faisaient une calamité. Il était insatiable, il courait à gauche à droite, quittait la route pour aller enfoncer ses jambes dans la grande étendue blanche ou uniforme qui tapissait les prés et que jamais aucun homme, ni aucun soldat avant lui n'avait foulé du pied. Il piétinait rageusement et pourtant, de la route, les traces qu'il laissait ressemblaient à la silhouette d'un naufragé au milieu de l'océan. Parfois il revenait près de moi, me lançait une boule de neige, puis repartait en avant, zigzaguant à tort et à travers alors que moi je suivais les sillons noirs recouvert d'une fine pellicule translucide laissée par les derniers flocons tombés juste après que les derniers camions de la colonne sont passés, se dirigeant paraît-il vers l'Est. Quand nous avons approché de l'église, je lui ai demandé sèchement de rester près de moi, car c'est ce que ma mère aurait dit à ma place — il fallait lui montrer que j'étais le chef et que j'étais responsable de lui — et car je m'imaginais qu'il serait plus en sécurité près de moi. Aujourd'hui je me dis que c'est ridicule, que pourrait faire une fille de 15 ans comme moi, une jeune fille qui n'avait pas eu l'occasion d'être enfant mais qui n'était pas encore une adulte non plus, si la grande faucheuse avait décidé de venir à notre rencontre en ce beau matin d'hiver ensoleillé ? Je lui ai pris la main pour qu'il ne se sauve plus et nous sommes arrivés devant l'église toute chétive. C'est bizarre n'est-ce pas, de trouver chétif un clocher qui se dressait bien au-dessus des maisons et des fermes, et même parfois au-dessus de la brume quand le brouillard est tellement lourd et gras qu'il ne peut s'élever plus haut que les toits et semble coller au sol et à la peau. Mais c'était l'impression que cette église me donnait de l'extérieur, alors qu'une fois à l'intérieur, une sorte de sortilège en repoussait les murs et lui donnait la majesté des grands édifices. À côté de l'église semblait ramper, lâche et honteux, le presbytère. Les fenêtres avaient été brisées à tous les étages le matin même et le bruit de l'explosion des vitres en cascade s'était propagé dans tout le village jusqu'à l'école dans le sous-sol de laquelle nous vivions comme des rats. Non, même pas comme des rats. Les rats, eux, n'ont pas peur. Ma mère avait poussé un cri qu'elle avait vite étouffé en portant ses mains à son visage, maudissant cette paix qui n'en finissait pas de faire semblant d'arriver. Le grand crucifix qui ornait le pignon du presbytère était encore recouvert d'un drapeau nazi que le commandement, dans sa débandade, n'avait pas pris la peine de faire décroché. Mais ce jour-là, cette loque pendouillait pitoyablement, en lambeaux, lacérée de haut en bas à coup de couteaux. Le drapeau ressemblait à de vieux chiffons tachés de sang pendus à une corde à linge. J'ai regardé l'heure sur l'horloge de l'église. Il était 9h59 et la petite aiguille commençait déjà à trembler, prête à marquer la dixième heure et enclencher le carillon et sa jolie mélodie de la victoire. Dites-moi, quelle heure est-il ? Je commence à avoir de l'appétit.

J'ai regardé ma montre.

— Il est 17h43. Nous allons bientôt passer à table.

— Vos amis et vous nous ferez-vous encore l'honneur de partager notre table ? Ce n'est pas que nous nous ennuyons à deux, Herman et moi, mais comprenez, après une journée entière passée entre vieux, nous aurons l'impression de nous momifier une fois la nuit tombée.

Elle a ri, et j'ai pensé qu'une mouette intrépide était entrée dans le restaurant à la recherche de nourriture, et surgissant — que sais-je, sans doute — de la cuisine, était venue se poser sur le dossier de la chaise à côté de moi et attendait que je lui lance un croûton. Riait-elle de la même façon quand elle avait 15  ans ?

— Oui, bien sûr, ce sera avec plaisir, ai-je dit. Nous aussi avons besoin de nous changer les idée.

— Très bien. Je m'en réjouis. Je vais appeler Herman pour qu'il nous rejoigne à table. Nous allons manger, il est l'heure.

— Mais vous n'avez pas raconté la suite.

— Ah bon ? Je n'ai pas terminé mon histoire ? J'étais pourtant certaine que... Où en étais-je ?

— Il était 10 heures et le carillon sonnait.

— Ce n'est pas vrai.

— C'est ce que vous venez de me dire.

— Il allait sonner mais il n'a pas sonné. La petite aiguille s'est posée à la verticale mais il ne s'est rien passé. J'ai pensé à un coup des Allemands, pour que nous ne puissions pas fêter leur débâcle. Non, la jolie mélodie de la victoire n'a pas résonné dans le village, c'est tout autre chose qui s'est passé. Au lieu de cela, un claquement a retenti, s'est propagé sur la place et a fait s'envoler les mésanges qui picoraient les vieilles croûtes de pain que le curé venait déposer tous les jours dans la  mangeoire accrochée à un des marronniers, même s'il avait été relogé dans le village d'à côté. Tous les matins, il prenait son vélo, traversait les balles perdues, les éclats d'obus et les flocons de neige pour venir émietter quelques quignons de pain pour une malheureuse demi-douzaine de nonnettes. Si ça ce n'est pas de l'héroïsme. 

— Ou de l'inconscience. Ou de la fatuité.

— Vous avez peut-être raison, parce qu'il était déjà reparti quand c'est arrivé. Les mésanges étaient bien nourries et mon petit frère, mon gentil et innocent petit frère, Jacques, si plein de vie, était en train de la perdre, cette vie, avec tout son sang et toute sa cervelle qui s'évacuaient par un trou grand comme ça.

Elle a fait un rond avec son pouce et son index, créant ainsi un trou noir qui semblait énorme et ne laissait aucune chance au garçon.