Roman

15 - Devant le restoroute


Aujourd'hui j'ai été réveillé à 7 heures par les appels de ma mère et ses oiseaux qui n'existaient pas. Je l'ai soulevée, poussée, installée, attendu qu'elle fonde sur moi comme un aigle sur sa proie, donné sa bouillie, fait avaler son café au lait, lu le programme télé, ânonné oui maman, non maman et attendu que Richard m'appelle à 10 heures et 5 minutes précises. À l'heure dite, le téléphone a sautillé sur la table basse. Ce n'était pas la tête gonflée de graisse animale de Richard qui est apparue mais celle, aquiline, angoissée et exorbitée, de Stuart. J'ai décroché. Il pleurait, il sanglotait mais ne parlait pas.

— Mais qu'est-ce qu'il se passe putain ? Stuart, qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi ce n'est pas Richard qui appelle ?

— Richard est mort. C'est foutu, tu entends. Ce con de Richard est mort. On va crever comme des merdes.

Je n'ai pas su quoi dire. Je voulais lui dire que tout allait bien pour tout le monde, que c'était un malentendu, que c'était reparti pour une nouvelle journée de folie, et le rassurer un peu. Et s'il ne se passait jamais rien. Et si nous avions rêvé ? Mais je n'y croyais plus. Je suis resté muet alors qu'une femme expliquait que le revêtement en pierre de ces nouvelles poêles à frire permettait de cuir un steak à point, rosé, saignant ou bleu sans utiliser de matière grasse. Après un moment, j'ai dit  :

— Tu en es certain ?

— Tu me prends pour un con ou quoi ? Je suis déjà en route, j'arrive, je viens te chercher.

— Appelle Stevie. J'en suis incapable.

  Le téléphone a glissé entre mes mains moites et est tombé sur le parquet dur, froid et glissant où il s'est démembré, dévoilant impudiquement ses entrailles, dépecé en filets prêts à passer à la poêle à frire, sans matière grasse. J'ai posé la main sur l'épaule de ma mère.

— Maman, un ami vient me chercher. On va aller faire un tour.

— Regardez comme nous avons cuit ces œufs en un tournemain. Grâce à notre nouvelle poêle, votre nouvelle poêle, vous ravirez toute votre famille. C'est une vraie révolution pour la cuisine et surtout pour vous mesdames.

— Au revoir maman.

J'ai pris sa main gauche. Je l'ai serrée très fort dans la mienne. Elle n'a rien senti.

— Et ce pain perdu, mesdames et messieurs, n'est-ce pas fantastique ?

J'ai lâché sa main, je suis parti chercher le sac qui était déjà prêt pour le jour où et j'ai attendu dans le couloir. Les voitures et les gens, indiscernables derrière les vitraux de la porte d'entrée, passaient comme des fantômes.

Après une demi-heure, j'ai entendu une voiture ralentir et s'arrêter devant l'immeuble en laissant le moteur tourner, presque silencieux. Je suis sorti. Il ne restait de la neige d'hier que quelques traînées blanches à l'ombre le long des murs. La ville ronronnait comme un chien qui s'étire après une nuit de sommeil. J'ai cherché du regard le bar du diable mais je ne le voyais pas. . J'avais sans doute couru hier plus que je ne l'imaginais.

Stuart a descendu la vitre de la voiture. Il ne pleurait plus et semblait plus déterminé qu'au téléphone. À l'arrière, j'ai cru distinguer la silhouette chétive de Stevie qui me faisait penser à cette photo reproduite dans un grand livre illustré que je feuilletais régulièrement quand j'étais petit, un livre sur les grands mystères de la science.

Cette photo représentait une dame âgée assise à l'arrière de la voiture de son fils et on apprenait dans la légende qu'au moment où le cliché avait été pris, la dame ne pouvait être assise sur la banquette arrière puisqu'elle était morte quelques jours auparavant, et que dans le voiture il n'y avait que le fils, souriant comme l'aurait voulus sa mère.

Je restais des heures à regarder cette image au départ sans plus d'intérêt que n'importe quelle photo de famille et qui pourtant me perturbait plus que les autres, les instantanés de spectres terrifiants, de personnages flottant dans le vide saisis dans une cage d'escalier, car justement celle-ci était d'une banalité paisible, presque angoissante : la dame aux grandes lunettes cerclées de noir qui venait d'enfiler son manteau, qui aux premières heures du matin était allée refaire sa mise en pli chez le coiffeur et qui attendait, un peu énervée mais d'un calme digne, que son gamin — qui était encore son petit gamin malgré son crâne dégarni sous le chapeau et la moustache touffue au-dessus du sourire — démarre cette foutue voiture parce qu'ils étaient certainement attendus quelques part, à l'église ou à un repas de famille.

Cette photo était la capture d'un non-événement, un de ces dimanches matin qui ne se suivent pas mais se ressemblent tous, et c'est à ce souvenir que j'ai pensé en voyant le profil de Stevie qui se mordait les lèvres et s'essuyait le nez, totalement inintéressant pour les passants sauf pour moi qui savait que lui aussi à ce moment était déjà mort, un fantôme minable qui passait inaperçu et était incapable de faire peur.

J'ai déposé mon sac dans le coffre, je me suis assis en silence à la place du passager et nous sommes partis vers la rue Belliard à une allure de cortège funéraire, un immense cortège funéraire sans autre corbillard que notre Range Rover qui avançait au pas.

Dans les autres voitures, alignées à gauche et à droite dans la même fuite en avant figée dans le plomb, les visages étaient aussi affligés que les nôtres qui, à l'observateur anonyme, sembleraient véritablement peinés par le décès inopiné de Richard, 42 ans, qui laissait une veuve désolée et deux enfants trop innocents pour vraiment se rendre compte.

En réalité, notre tristesse n'était qu'un symptôme collatéral et égoïste, visible que de ceux qui étaient au courant de notre malédiction — c'est-à-dire personne mis à part Stuart, Stevie, Richard qui emporté le secret dans je ne sais quelle maladresse, depuis hier le diable bodybuildé et plustard Laura qui savait avant que je lui explique.

Nous ne faisions que le deuil de nos petites vies à chacun dans l'espoir et la foi que ce serait un des deux autres qui y passerait dimanche prochain, dans une fourchette horaire assez large semblable à celle d'un réparateur de machine à laver, pour nous laisser encore le temps de nous pisser et de nous chier dessus, et de se pendre à une poutre avec notre froc trempé d'urine et de diarrhée. Alors l'amitié, la fraternité, la solidarité, l'empathie, la compassion et la liste complète des béatitudes, nous nous asseyions dessus, sur les sièges en cuir moelleux qui sentaient le neuf, dans notre pantalon souillé et puant.

À un feu rouge, un jeune homme s'est approché de la voiture, a aspergé le pare-brise de savon et passé grossièrement le racloir. Des filets d'une eau brunâtre et épaisse descendaient en formant des lignes parallèles sur la vitre. Stuart a passé les essuie-glace qui ont laissé sur le pare-brise une pellicule de la couleur du canal les jours de pluie. Ce devait lui sembler bin car il n'a pas insisté.

J'ai donné au jeune homme un billet de cinq euros pour qu'il s'en aille et pour qu'il nous laisse à notre affliction. Il a dit quelque chose comme Dieu est avec vous et il s'est éloigné avec son sourire édenté en faisant des courbettes, et je crois que j'ai pouffé de rire. Je ne sais pas si j'ai réellement ri, mais je suis sûr que Stuart et Stevie eux sont restés impassibles.

Puis les voitures qui congestionnaient la ville ont disparu. Elles disparaissaient toujours instantanément, comme des chiens qui, ayant tiré pendant des heures sur leur laisse, sont eux-mêmes surpris de la vitesse à laquelle ils peuvent fuir une fois lâchés à leur liberté retrouvée. Nous pouvions enfin rouler à la vitesse normale d'une mise à mort. La solennité de la mise en scène, le soin avec lequel chacune de nos sangles était vérifiée, la douceur avec laquelle on nous avait tamponné le front d'un linge humide — une extrême-onction pour nous garantir au moins un procès équitable dans l'au-delà mais avant ça pour rendre notre exécution plus efficace — toutes ces précautions posées au ralenti avaient fini par nous peser.

Stuart roulait de plus en plus vite. Nous sommes passés sous le Cinquantenaire à 120 kilomètres/heure et nous sommes montés sur l'autoroute à tombeau ouvert, autour des 170, 180 kilomètres/heure. Je me suis retourné pour regarder Stevie. Il n'avait pas plus peur que moi. Je lui ai souri mais il ne me regardait pas. Nous avions perdu au moins une heure dans les embouteillages et à 13 heures nous n'étions pas encore arrivés. Alors que nous approchions d'une aire de repos, Stevie a posé la main sur l'épaule de Stuart et a dit : 

— Arrêtons-nous quelques minutes pour manger un bout. Nous devons parler de tout ça avant d'arriver.

Aujourd'hui encore, alors que j'écris ma journée à la lumière de la lampe de chevet de l'hôtel où je suis à genoux devant la table de nuit sur laquelle est posé le cahier ajouté en vitesse dans le sac déjà prêt au cas où que j'ai jeté dans le coffre de la Range Rover à l'arrière de laquelle Stevie, qui ressemblait à un fantôme trop réel, avait pris place sans dire un mot lorsque Stuart, après avoir raccroché, était passé le prendre avant moi parce que c'était plus pratique et que nous n'avions pas de temps a perdre, et nous en avions déjà perdu trop depuis que nous étions partis mais nous n'étions plus à ça près et peut-être que Stevie a raison, mais aujourd'hui soir encore je me demande ce qu'il y avait de plus troublant dans cette phrase :

  1. que Stevie prenne la parole pour en faire une suggestion, voire une injonction qui semblait pleine de raison et dénotait d'un sens des responsabilités et de l'anticipation que je ne lui connaissais pas ;
  2. qu'il propose de manger au moment où, sur notre radeau à la dérive, nous commencions à entendre clairement le bruit de tous les diables que fait la cascade en se fracassant sur les rochers cent mètres plus bas, au moment exact où nous venons de retourner la pyramide des besoins sur sa pointe ;
  3. ou que Stuart, sans cesser de fixer la route, ralentisse, se rabatte sur a bande de droite, entre dans le parking et gare la voiture devant le restoroute.