ou bien carottes?

Il y a chez ma mère en-dessous de la télévision de la cuisine un tiroir que j’appelais la caverne d’Ali Baba quand j’était petit et qui me semble ne pas avoir changé d’un poil depuis trente ans. Il est tellement rempli qu’on peine à le refermer.

L’autre jour, à la recherche de couverts, je l’ai malencontreusement ouvert et ce sont tous mes vieux souvenirs qui m’ont sauté au visage : on y trouvait une pile de plusieurs centimètres de vieux extraits de compte ; des crayons qui ont tellement été taillés qu’ils tiennent à peine entre le pouce et l’index ; des stylos à bille aux couleurs de tous les partis politiques, de tous les syndicats, de tous les hôtels où elle avait séjourné ; des sachets de sucre récupérés de tous les espressos qu’elle avait bu, noir comme toujours ; une douzaine de briquets alors qu’elle ne fumait pas ; des jetons pour les caddies de supermarché ; depuis peu des clés USB pour l’ordinateur qu’elle n’avait pas ; et posé au-dessus de ce fatras, le même carnet qu’il y a trente ans, rempli au trois quarts de ses listes de courses ancestrales, rédigées d’une écriture si serrée qu’elles ne pouvaient être déchiffrées que par elle-même et moi qui n’en avais pas perdu l’habitude.

Le dernier mot qu’elle a écrit est “capotes”. Ou bien “carottes” ?