on t’attend.

13h30, le plat de chicons au gratin ne fume plus et le vin blanc est devenu tiède.

— Allons-y. Mangeons maintenant, tant pis pour elle.

— Attendons encore un peu. Elle va arriver.

— On a assez attendu. Je vais l’appeler.

— Mais tu sais qu’il déteste ça, ça le mettrait hors de lui. Ne fais pas ça, s’il te plaît.

Une angoisse presque tangible se dessine sur le visage de ma mère. Je n’ai pas envie d’en rajouter et je dépose le téléphone sur la table.

— C’est ton anniversaire, maman. Sophie ne devrait pas faire ça.

— Ce n’est pas de sa faute.

— Il est justement là, le problème.

Depuis son adolescence, je pense que ma sœur n’a jamais été célibataire plus d’un mois. À chaque fois qu’elle se retrouvait seule, le premier venu faisait l’affaire. Enfin, s’il en avait les moyens. Et plus il avait les moyens, plus elle était dévouée. Quitte à se faire attendre à l’anniversaire de sa mère et ne pas pouvoir s’excuser par téléphone. Et j’en ai vu passer, des grands et des petits, des minces et des gros, des poilus et des chauves, des imbéciles et des idiots, des moches et des moins moches. Mais toujours riches et imbus d’eux-mêmes.

— Qu’elle s’en débarrasse une bonne fois pour toutes.

— Mais qu’est-ce qu’elle deviendrait sans lui ?

— Heureuse peut-être.

Lui, Bruno, entrepreneur à succès, sorteur et bonimenteur, s’ennuie chez ma mère. Donc il ne veut pas venir, donc traîne la patte. Bruno ne doit rien à personne. Pourquoi s’excuser ? Les gens importants ne s’excusent pas. Les gens importants aiment se faire attendre et on aime les attendre. Et s’il le faut, un bouquet de roses ou un weekend improvisé à la Côte d’Azur et c’est oublié.

Et puis un jour, comme les autres avant lui, Bruno n’aura plus envie. Il abandonnera Sophie comme un chien à un arbre au départ en vacances. Elle pleurera quelques jours chez maman, puis en trouvera un autre, tout à fait identique mais Il est différent celui-ci.

Il est 14 heures, toujours personne. Ma mère reçoit un SMS.

Est-ce que ça vaut encore la peine que je vienne, seule ?

Bien sûr. On t’attend.