On ne peut rien te cacher

Georges regarde sa montre, il est 8h02. Compte tenu du temps dédié à nouer son écharpe autour de son cou, à enfiler son manteau et le boutonner en partant du bas vers le haut, à vérifier que son portefeuille, son abonnement de transports en commun, son téléphone portable, son paquet de cigarettes et son briquet se trouvent bien dans la poche correspondante, à fermer la porte à clé, à ranger les clés dans la même poche que les cigarettes – pour éviter qu’elles ne cliquettent à chaque pas contre la coque du portable – à descendre les escaliers, à marcher les 128 mètres qui séparent la porte de l’immeuble de l’arrêt du bus 92, à s’asseoir sous l’abribus et à allumer la cigarette qu’il fumera en exactement 3 minutes, il se dit qu’il lui reste encore juste le temps de contrôler que le briquet fonctionne bien et qu’il n’a pas à en prendre un nouveau dans le tiroir à couverts, dans le compartiment dédié à tout ce qui n’est ni une fourchette, ni un couteau, ni une cuillère, ni une petite cuillère.

Georges regarde sa montre, il est 8h12. Il allume sa cigarette qu’il aura le temps de terminer juste avant que le bus de 8h16 s’arrête devant lui. Pour la première fois de la matinée, il laisse son esprit s’échapper au-delà des mêmes gestes répétés dans le même ordre et se perdre dans le ciel bleu et dans les traînées laissées par les avions, non pas pour rêver de voyages à l’autre bout du monde, ou de vacances au soleil, mais pour admirer à quel point l’homme avait réussi à quadriller le ciel aussi bien qu’il avait quadrillé la Terre.

— Vous auriez du feu, s’il vous plaît ?

Il sursaute. Habitué à attendre seul, il n’avait pas vu qu’était venu s’asseoir à ses côtés une femme aux cheveux noir corbeau, le visage presque entièrement dissimulé derrière des lunettes de soleil surdimensionnées, qui portait à ses lèvres une cigarette tout autant surdimensionnée. Georges glisse la main dans la poche droite de son manteau où il sait qu’il trouvera le briquet, fait surgir la flamme et l’approche, protégée de sa main, vers le bout de la cigarette de sa voisine inattendue. En reprenant sa position contemplative, il se demande comment il ne l’a pas remarquée plus tôt, ne fût-ce qu’à son parfum qui ironiquement à cet instant lui envahit violemment les narines. L’a-t-il confondu avec celui, tout aussi neuf, du printemps naissant ? Et elle, pourrait-il la confondre avec quelqu’un d’autre ?

Les mains de Georges se paralysent, la cigarette s’écrase au sol. Il tourne la tête vers cette inconnue qui ne l’est plus vraiment.

— Mais vous êtes …

— Oui, c’est bien moi. On ne peut rien vous cacher.

— Que faites-vous ici, loin de tout et de tout le monde.

— C’est une longue histoire, sans intérêt. Une soirée qui dégénère et le réveil bourré de regrets.

— Je comprends.

Il ne comprend pas comment quelqu’un peut perdre de cette manière la maîtrise de sa vie, mais le moment est mal venu pour en débattre.

— Je dois absolument repartir à mon hôtel à Bruxelles. Pourriez-vous m’aider ?

— Mais Bruxelles est complètement à l’opposé. Vous n’êtes pas du bon côté. Vous devez traverser la route et prendre le bus dans l’autre sens. Il y en a un qui arrivera, si je ne m’abuse, dans une vingtaine de minutes (18 minutes exactement).

— Je suis complètement perdue. Pourriez-vous m’accompagner ? Je sens que je n’y arriverai pas.

— Ah non, comme je vous l’ai dit, je vais dans l’autre direction. Et je vois mon bus arriver.

— Vous ne pourriez pas faire une exception pour aujourd’hui ? Je saurai vous remercier.

— Ce n’est pas possible, hélas.

Les portes du bus s’ouvrent devant eux. Georges monte les trois marches, valide son abonnement et salue le chauffeur qu’il a appris à connaître à force de prendre le même bus tous les jours.

— Bonjour Michel.

— Salut Georges. Tu ne voyages pas seul aujourd’hui ?

— Ah si. Elle, elle va vers Bruxelles, elle prendra celui de 8h34 de l’autre côté.

Les portes se referment et le bus démarre, laissant la voyageuse les bras ballants le long de la route.

— Dis Georges, ce n’était pas … ?

— Oui c’est bien elle. On ne peut rien te cacher.