Moi je sais.

Je les entends dans ce silence de cathédrale, je les entends m’insulter. Gnagnagna pourquoi elle ? Ouin ouin c’est trop injuste, elle était si jeune. Heureusement qu’il y a les trois vieilles bigotes du premier rang. Elles me comprennent, elles. Elles savent qu’il en est ainsi parce que c’est ma volonté.

D’ailleurs, elle ne sait pas encore, celle de gauche avec son manteau bordeaux et cette douleur lancinante dans la poitrine, qu’elle sera la suivante. Mardi prochain, à 11h28 précisément, le douleur se fera soudain violente et paf, plus rien. Mais ils seront moins nombreux à se plaindre. Fini les gnagnagna et les ouin ouin. Elle avait fait son temps, diront-ils. Elle a eu une belle vie.

Mais, bon Dieu, aujourd’hui ils sont remontés. Je n’entends même plus les prières, que des lamentations. Rien n’y changera pourtant : si j’ai décidé que cette jeune femme, mère de deux petits enfants, serait renversée par une voiture en sortant de la crèche, c’est que cela fait partie d’un plan plus grand, un plan qui s’étale sur des siècles, des millénaires. Eux, avec leurs petites vies de quelques dizaines d’années, ils ne peuvent pas comprendre.

Comme ils ne peuvent pas comprendre que je ne m’en prenne pas au chauffard qui a renversé cette pauvre femme parce qu’il écrivait un SMS en conduisant. S’ils savaient ! S’ils savaient qu’il va vivre encore 70 ans et mourir tranquillement dans son sommeil après avoir vécu heureux entouré de ses enfants et petits-enfants. C’est le plan, c’est comme ça. Un plan parfait parce que c’est le mien.

Et ce n’est pas le brave veuf éploré qui le changera. Il ferait moins le malin si les autres savaient que ce matin-là, c’était lui qui devait conduire les enfants à la crèche, mais qu’il a fait semblant d’être malade pour rester un peu plus longtemps au lit.

Elle non plus n’était pas une sainte. Quand les gens meurent, on a l’impression qu’ils deviennent instantanément parfaits. Oserait-elle dire que si elle n’a pas rechigné à aller à la crèche elle-même, c’est parce qu’elle espérait y croiser le directeur de la crèche qui ne la laissait pas indifférente et réciproquement. Je le vois d’ailleurs au fond de l’église, les mains sur le visage. Pour qui sont les larmes sur ses joues velues ? La mère des enfants ou sa future maîtresse ? Moi je sais.