matou.

Chaque jour, qu’elle que soit l’heure à laquelle elle se réveillait, Jeanne était en retard. Comme si des minutes entières disparaissaient de manière aléatoire entre ses étirements assise sur le lit, la préparation du café, la douche, le petit déjeuner et le maquillage. Pourtant elle savait par cœur ce qu’il y avait à faire et combien de temps prenait chaque étape. Mais il n’y avait rien à faire : qu’elle se lève à six heures, six heures et demi ou sept heures, quand, prête à sortir, elle regardait sa montre, elle se rendait compte qu’elle allait à nouveau devoir courir pour ne rater son bis. Et chaque fois l’image de son chef de service, assis à demi sur son bureau, le doigt sur la montre et le sourcil relevé, lui tordait tellement les boyaux d’angoisse qu’elle se découvrait des talents de coureuse de demi-fond.

Et aujourd’hui, après avoir boutonné son manteau, nouer son écharpe et s’est aspergée d’une dernière bruine de parfum, Jeanne a regardé sa montre : il était sept heures cinquante-cinq, le bus arrivait à huit heures pile. Elle aurait aimé pour une fois monter dans l’autobus avec élégance plutôt qu’avec le visage pivoine. Mais elle s’y est fait à la longue.

Elle s’est lancée dans sa course mais à mi-chemin s’est arrêtée brusquement, s’est assise à même le trottoir et a pris sa tête entre ses mains. Tout son corps était secoué par les sanglots, du bout de ses pieds à sa queue de cheval (idéale pour la course à pied). Elle n’a pas vu passer le bus qui s’est éloigné sans l’attendre, tout comme le chauffeur du bus ne s’est pas rendu compte qu’il venait d’aplatir encore plus le cadavre de Sailor qui tenait maintenant plus de la carpette que du matou.