les douze coups de minuit.

Antoine s’est installé à la place auparavant réservée à son père. Il n’a pas réfléchi, il s’est assis automatiquement, mais en relevant la tête, il s’est rendu compte qu’il était bien devenu le patriarche de la famille.

Pour la première fois étaient réunies autour de lui toutes les femmes de sa vie : sa compagne Axelle bien sûr et leur petite fille Jade ; sa mère Eléonore ; mais aussi son ex-femme Lucile et les deux filles qu’ils avaient eu ensemble, Clémentine et Romane. À une époque, il aurait trouvé bizarre voire malsain d’être ainsi entouré par sa compagne et son ex-femme. Mais le temps avait fait son œuvre et, même s’ils n’étaient pas les meilleurs amis du monde, leur relation était cordiale. Il n’a donc été ni choqué ni réticent quand sa mère lui a annoncé avoir invité Lucile, Clémentine et Romane à passer le réveillon de Noël avec eux parce que, tu sais, elles l’auraient passé seules.

Ce qu’il n’imaginait pas, c’est que Lucile allait boire plus que de raison, elle qui avant était plutôt raisonnable. Ce jour-là, dès l’apéritif, il l’avait vue avaler verre sur verre comme si elle buvait de l’eau. Et si au début l’alcool la rendait joyeuse et affable, depuis quelques minutes elle se décomposait, ne disait plus rien et regardait dans le vide en serrant les poings. Puis tout à coup :

— Antoine, tu te rends compte que tu as gâché ma vie ?

Tout le monde s’est tu et nous avons pu entendre le long soupir de Clémentine avant qu’elle ne quitte la table en criant Je ne veux pas voir ça. Et en effet Lucile s’est lancée dans une longue diatribe, reprochant à Antoine tout ce qui lui était arrivé de malheureux dans sa vie de couple puis de célibataire. Les autres avaient le nez dans leur assiette, n’osaient rien dire et attendaient que ça passe. Jusqu’à ce que Eléonore, rangeant pour une fois sa diplomatie et son calme sous la table, la coupe au milieu d’une phrase :

— Mais en 20 ans, je n’ai jamais vu mon fils aussi heureux qu’il l’est maintenant.

Axelle a glissé sa main sur celle d’Antoine, Romane a regardé sa grand-mère les yeux écarquillés et Lucile est restée bouche bée jusqu’à ce qu’elle trouve le courage de dire d’une voix débordant de sanglots Je pense que nous ferions mieux d’y aller. Elle a attrapé Romane par le bras qui l’a suivie en grognant et a appelé Clémentine.

— Viens Clémentine, on s’en va.

— Mais je ne vais nulle part moi.

— Clémentine, ne fais pas l’idiote.

— Je ne fais pas l’idiote. Je veux rester chez mamy avec papa, Romane, Jade et Axelle.

— Ne me dis pas que tu aimes bien cette petite pute.

— Oui je l’aime bien. Elle est gentille et drôle. On s’entend bien. D’ailleurs j’ai décidé un truc. Je voulais te le dire en tête à tête mais je n’ai plus le choix : j’ai décidé d’aller vivre chez papa.

Lucile est tombée comme un poids mort sur sa chaise et cette fois n’a pu retenir ses larmes. Plus personne n’a osé ouvrir la bouche, et seule la vieille horloge à pendule a brisé le silence en sonnant les douze coups de minuit.