Le vers orphelin

Tu as posé ta main sur ma joue décharnée
Ouvrant sur mon visage un antique sourire
Un gouffre débordant de mes aveux morts-nés
Tu as fermé les yeux, ils ne pouvaient mentir

Et, baignée de soleil – où était-ce la lune ?
Moirée par les sanglots, empourprée de colère
À mon coeur engourdi tu as dit “Par l’enfer
Veux-tu mourir ainsi, rongé par la rancune ?

Ici tu n’as que moi et je n’existe pas
Es-tu lâche à ce point qu’un reflet te contente ?”
Je me suis approché et j’ai tendu le bras
Espérant sous mes doigts sentir ta peau brûlante

Sur ma langue le goût de tes larmes salées
Un souffle, un souvenir, une ombre abandonnée
Il n’était en ce lieu que poussière déposée
Sur le sol, les murs et les miroirs décroché

Rappelle-toi, me dis-je – à qui d’autre sinon
Elle n’était qu’un murmure, une faible rumeur –
Souviens-toi du radeau sur lequel nous voguions
Tous les quatre assoupis pourrissant avant l’heure

Et les cornes acérées transperçaient le brouillard
Traçant à l’horizon notre dernière escale
Autour de notre esquif rôdaient tels des chacals
Princesses défroquées et courtisans soiffards

Ils avaient dans les yeux l’allégresse tragique
De ceux qui dans la nuit recherchent la lumière
Affolés de n’y voir que flammes faméliques
Nous laissant dériver, ils nous abandonnèrent

Soudain elle se glissa entre les corps en fuite
La main sur le rideau elle annonçait la nuit
Ô putain du seigneur, que ne me suis-je enfui ?
Me pardonnerez-vous de ramper à sa suite ?

Baladant sur mon dos mes épées émoussées
Rivé à ses chevilles je me laissai conduire
Et je n’entendis pas les murs se refermer
À mon corps défendant je serai leur martyr

Les hommes se perdront, avec eux leurs promesses
Au ciel qui s’ouvrira ils tourneront la tête
Bavardant pour couvrir les sanglots qui s’entêtent
“Rien ne nous obligeait à attendre qu’ils cessent”

Il avait quatorze ans et une vague idée
Des contours de son corps et du grain de sa peau
Un dessin indécis qui suffit à guider
Ses jambes fatiguées à l’appel du drapeau

On imagine alors ce qui le transportait
Les rouages apparents des ébats mécaniques
Et nous le suppliant d’en glaner les reliques
Il saluait la nuit qui déjà éclatait

Les rues disparaissaient, inutiles décors
Dans les senteurs fleuries de ses cheveux funèbres
Et je ne pouvais voir au-delà de l’aurore
Les portes s’entrouvrir sur d’infinies ténèbres

“Arrête-toi, bon Dieu, laisse-moi, j’abandonne
Pars, je rentrerai seul et j’irai m’allonger
Les bras le long du corps, et viendra me ronger
Une mort lente et douce, une mort molle et conne”

Il a serré les dents, j’ai vu ses mains trembler
Et il a épongé les gouttes qui perlaient
Étoiles résignées sur son front accablé
Terré dans son parfum, seul mon silence hurlait

Du matin qui naissait je ne vis que la brume
Et errant sur les murs les ombres pèlerines
Sombres caricatures dont les crocs se devinent
Ruisselant d’un sang noir adouci par l’écume

Enveloppée de blanc au centre du bûcher
Glorieuse dérision de son corps sanctifié
Aux quatre réunis offerte et détachée
Rira-t-elle longtemps de nos vits pétrifiés ?

De son ventre arrondi semblaient surgir les griffes
Sèches et craquelées d’aveugles Érinyes
Ainsi a commencé l’âpre cérémonie
Où elle a fait de nous d’inertes fugitifs

Brûlant de trop en voir j’ai fermé les paupières
Sur l’inégal combat de leurs corps enchâssés
Et tel un souvenir la scansion régulière
Résonnait en écho dans mon âme encrassée

Vient alors le second quand l’autre halète encore
Et d’un pas hésitant lentement je m’approche
Rapiéçant mon honneur je me fais le fantoche
Sublimement grossier de mon membre retord

Assoiffée de désir, la langue dessinait
Nerveuse et empruntée entre les omoplates
Sur la peau couleur crème un insondable trait
Esquisse d’un amour qui tout à coup éclate

Troisième à son chevet, les yeux cherchant le ciel
Rêvait-il des étoiles éventrant le plafond
Et voyait-il s’ouvrir au centre un puits sans fond
Viendra-t-elle aujourd’hui, sa promise, sa belle ?

Une soirée de mai au parfum de bruyères
Fraîche comme un matin, sucrée comme ses lèvres
Accrochées à ma joue froide comme la pierre
Une nuit de printemps, une romance mièvre

Son corps disparaissait dans les ondulations
Subtilement mêlées des draps immaculés
Et des hanches saillantes aux contours aiguisés
Mais il s’est liquéfié en peine et dévotion

Et ce fut à mon tour tous pectoraux dehors
Ni dentelle ni soie mais un simple linceul
Traçait dans ses replis les contours du trésor
Miraculeusement préservé pour moi seul

Et j’en ai convoqué les anges et tous les saints
Peinant à glorifier la tendresse forcée
Ridicule Apollon, fantôme désossé
Instrument innocent de ses sombres desseins

Soudain elle pointa sur notre front son doigt
Aux dieux qui s’éloignaient, la queue entre les jambes
Nimbée d’éclats de rire elle se substitua
Tandis que nous n’étions que des corps qu’on enjambe

Faire demi-tour, fuir, finir par oublier
Ou accepter le sort qui m’était destiné
L’issue qui sur les murs allait se dessiner
Laissera à jamais nos calvaires liés

Et d’une voix plus forte et plus douce à la fois
“Mais ne vous cachez pas, venez dans la lumière
Entendez-vous monter les murmures sournois
Nuées de petits corps grondant dans les ornières

Tu te pensais le roi, tu n’es que le vestige
Erodé par la brise, enfoui sous la poussière
Nul saint pour étouffer d’un geste tes prières
Voici venu le jour qui te fera prodige

Il était une fois, dans un monde perdu
Et par là je veux dire égaré, sans repère
Un garçon sans talent, discret et assidu
Xoanon érodé aux traits rudimentaires

Jamais un de ces pas n’avait laissé de trace
Au mieux les effleurait un souffle à son passage
Il portait un miroir cloué sur le visage
Condamné à brandir leur reflet sur sa face

Ombre flasque accrochée au dos des vaniteux
N’y voyant pas de honte, il existait sans vivre
Sans feindre d’essayer, en disciple taiseux
Toujours à s’endormir quand ils le voulaient ivre

Riaient-ils aux éclats qu’il abaissait la tête
Un homme n’a-t-il d’honneur que pour se l’amputer ?
Il les vit s’envoler portés par la tempête
Tandis qu’il se noyait sans bruit et sans lutter”

De nos tristes passions, de nos lâches pulsions
Elle se fit le juge et l’infâme bourreau :
“Souillée et burinée par vos doigts sur ma peau
Couchée sous les débris de vos exfoliations

Hommes de déshonneurs, j’ai fait don de mon corps
A vos rêves sans fond, desséchés avant l’heure
Toi là-bas dont les yeux secrètement m’implorent
Entends-tu résonner ton faible petit coeur ?

Ah profites-en donc tant qu’il est immortel !
Un coeur qui ne bat plus n’est que monceau de tripes
Xoanon qui prenait pour un socle ses fripes
De mes draps profanés je ferai ton autel

Et d’un geste précis j’inciserai la peau
Cannelée de ton cou et ton âme enfin libre
À tes pieds dénudés ruissellera bientôt
Répandant jusqu’Ostie son sang noir dans le Tibre

Tu pourrais aussi bien finir en un soupir
Et tes doigts palpitant en pantins inutiles
Sculpteraient ta chair flasque en nuances subtiles
Du rose au violet avant de s’assoupir

Abattu, apeuré, honteux et repentant
Ne fût-ce qu’un instant, assez pour se lasser
Semblant ressusciter, tu pourrais pour un temps
Lécher avidement tes blessures encrassées

Ou voir se dessiner dans leurs yeux le reflet
Blême et crevant d’ennui de ta disparition
Sagement étendu mendiant la compassion
Celle aux saveurs musquées de leurs tourments replets

Unis sur le gibet vous mourriez les yeux clos
Rêvant à l’impassible impavide néant
Il faut pour éclairer vos reliquats falots
Tout le vide entassé en vos coeurs fainéants

Et du tendre tableau qu’au matin vous offrez
Puisse l’éternité en faire votre stèle
Ô passant prends le temps d’admirer l’immortelle
Union dénaturée, union lâche et sucrée

Régneront la méfiance et l’amitié factice
Nous tous vous condamnons à un long sacrifice.”
Et elle a déposé son verdict subreptice
Puis elle a disparu sans bruit ni artifice

Aujourd’hui est un clou enfoncé dans ma main
Sur la croix vermoulue avalée par la vase
Les aubes enflammées de leurs lèvres sournoises
Égrènent sur mes joues leur décompte carmin

Sous les rayons diffus ses cris sentent le souffre
Vrombissent sous la peau, explosent en plein coeur
Ouvrent à l’air vicié la béance d’un gouffre
Inondent mon coma de ses froides ardeurs

Rasant les murs jaunis en terne fugitif
Sous les rêves jetés comme des mouchoirs sales
Elle, la misérable et cruelle vestale
Celle qui chérissait mes clones combatifs

Roulement de tambour de ses doigts sur la table
Ogresse rassasiée de ma bonté contrite
Un jour s’écoulera en flots inarrêtables
Le sang lourd et gluant de ses mains parasites

Et il se répandra sur le lino usé
Raz-de-marée poussif, quasi moléculaire
Je le regarderai retourner à la terre
Avec indifférence et chagrin maîtrisé

Il n’en fut pas question et les cieux n’ont jeté
À mes bras déployés qu’un amas de chairs grasses
Tu as pris pour rançon mon âme dépitée
Tu as abandonné aux vautours ma carcasse

Et les jours décalqués se dévoraient entre eux
Naissant de leurs tombeaux en spectres babillant
Devrais-je glorifier ce vide lénifiant ?
User jusqu’au grand soir mes haillons miséreux ?

Qu’on en finisse donc, il suffit de si peu
Un mauvais courant d’air, une marche manquée
Et elle enclenchera le décompte insidieux
Qui tracera l’issue de mon destin tronqué

Une libération ! Mais quand ? Pas maintenant
Elle se joue de nous, fait durer le supplice
L’inatteignable lie, l’imbuvable calice
Que je recracherais s’il me restait des dents

Un trait pour souligner le baiser de l’eau froide
Un autre pour creuser un trou à l’horizon
Nerver de fins ruisseaux le sol de ma prison
Maculer de couleurs ma triste débandade

Et sur le sourire insipide des sirènes
Tendu telle une corde en travers des enfers
Reposaient alignées les adorables peines
Obscènes euphories et passables misères

Un flocon puis un autre éclosent, frissonnant
Voltigent un instant, se sentent immortels
Et en chair à canon s’écrasent et s’emmêlent
Quantité négligeable en amas pourrissant

Un écrin scintillant prêt à gober mon corps
En guise d’épitaphe une larme gelée
Tu n’auras eu de moi que d’inertes remords
Une gravure usée, à moitié ensablée

Mais soudain je frémis comme si je savais
Et me voilà fuyant mon cachot cotonneux
Tâtonnant en plein jour, j’ai traversé le feu
Ressuscité enfin, audacieux désormais

Où m’étais-je perdu pour que la joie me brûle ?
Un courant d’air suffit pour me jeter à terre
Ventre offert au couteau, je semble minuscule
Et j’attends le signal dans un cercueil de verre

Soupir en suspension telle une âme têtue
Mains bleutées agrippées à un espoir tenace
Apaisé, presque heureux de gésir dans la crasse
Irradiée par l’éclat de sa chair dévêtue

Serais-je un survivant, un monstre sans destin ?
Je n’ai pour les sauver que ma médiocrité
Et pour les appeler, que mon regard éteint
Serais-je devenu héros sous la dictée ?

Un verre de whisky que je m’en aille saoûl
Indigne et titubant, je cracherai ma haine
Sur leurs pieds sanctifiés bouffés par la gangrène
Tremblez saints et démons au fond de votre trou

Riez de mes sursauts, jusqu’à vous étouffer
On m’emporte soudain, est-ce le vent, ou pire ?
Peut-être est-ce mon sort : crucifié en trophée
Flottant entre deux eaux, je m’y laisse croupir

Il sentait le café et la bonté brutale
En son enclos de cuir, rouge comme l’enfer
Résonnaient, étouffées, d’hermétiques prières
Oraisons sans objet sur un autel bancal

Un diable aux yeux rieurs se tenait devant moi
“Tu ressembles, dit-il, à un gosse amoureux
Rose peint sur les joues, bouche ouverte, aux abois
Oeil fuyant, embué de sanglots poussiéreux”

Planait en son haleine un relent de mépris
Lorsqu’il s’est approché de mon visage en feu
À l’enfer expurgé j’ai promis mes aveux
Crachés, presque vomis, forcément incompris

Histoire d’un soir, de ses jambes croisées
Et d’un sang qui soudain déferlait dans mes veines
Puis la malédiction au matin épuisé
Offrande sans ruban et les ans qui s’égrènent

Un crâne sans visage usé comme un galet
Réveille la Morta qui entame le fil
Annonce le départ d’un cortège immobile
Prononce la sentence, indolore soufflet

Peuple des oubliés, il est temps maintenant
Ratés, frustrés, rêveurs, de fixer l’horizon
Où jaillit face au vent le gibet ricanant
C’est le couronnement, l’amère guérison

Homme aux muscles de verre, à la lèvre baveuse
Écrasé et brisé par le poids de l’envie
Renonceras-tu donc devant l’âpre harpie ?
Mille vies refoulées quand la tombe se creuse

Elle nous a rendu l’un à l’autre à nouveau
Mourants parmi les morts, hagards et sans entrain
Errant d’un monde à l’autre, entre l’herbe et la faux
Pélerins sans bâton, complaintes sans refrain

Ombres hallucinées, l’éternité s’emballe
Un rocher dans le sable, il se réveille enfant
Rassuré il sourit, fait éclater ses dents
Trépignant, il jouit de sa joie moite et sale

Et la ville endormie disparaît à jamais
Noyée dans l’océan des larmes retenues
“Dieu est derrière vous”, il nous suit désormais
Raillant perfidement notre fuite ingénue

Elles ont disparu comme on lâche les chiens
L’autoroute ondulait comme une corde flasque
Et ma bouche béait comme celle d’un masque
Bavant la lâcheté comme on resserre un lien

Ridicule radeau dérivant sans pilote
Anémique armada aux canons atrophiés
Sur le rivage vert l’équipage dénote
Envoyés par le fond en anges pétrifiés

Tu as plongé la main dans les vagues glacées
J’ai confié mon salut à tes frêles épaules
Entre les froids barreaux de mon humide geôle
Des flammes de l’enfer tu fis un doux foyer

Il n’y aurait que nous titubant dans les cendres
Suffoquant mais en vie, pataugeant dans la suie
Pour un obscur royaume impossible à défendre
Accrochés, doigts mêlés, au même parapluie

Réduite à quinze jours la vie est un orage
Averse chaude et brusque, elle se vide d’une traite
Impuissants nous n’avons qu’à relever la tête
Tutoyer l’éternel, oublier d’être sage

Riez de moi bien fort, de mes rêves muets
Aussi cruellement que je moquais les siens
Il était comme moi sa chose, son jouet
Celle qui provoquait le désespoir des chiens

Ouvre-moi la poitrine avant qu’elle n’explose
Maltraite sans remords mon coeur qu’il ne s’endort
Misérable et têtu, il cogne sans effort
Et vibrant sous le vent n’est qu’un bout de chair rose

Je pourrai alors vous dire “Oui je fus aveuglé
À l’immonde Gorgone on ne peut échapper
Il n’en restera qu’un, seul héros affolé
Vaniteux malgré tout, fièrement étripé”

Elle est une autre et moi je ne suis rien de plus
Chair à canon forcée, juste tiré au sort
Un nom et un prénom fondus dans le décor
Sur le terne béton d’un testament diffus

Et la mer va et vient comme un compte à rebours
Un instant mélangée à l’épaisse fumée
La fille se tient de dos, un peu à contre-jour
Il y a dans son ombre mes rêves imprimés

N’était la cruauté de ma fade laideur
Ce regard transparent et ma voix emmurée
Oh j’aurais pu alors contre moi la serrer
Nous suspendre à jamais à deux doigts du bonheur

Silence! Laisse leur les bluettes jaunies
Il ne te restera que les pages cornées
Sur tes doigts déformés la tache indéfinie
Tracée grossièrement de ta vie ajournée

Approche et tu verras, le ciel n’en est pas un
Ni les regards fuyants ni les chiens à tes trousses
Ton ombre est la dernière au milieu des défunts
Impassible quand eux te fuient et te repoussent

Nous ne sommes que moi, c’est ta vie que j’écris
Sur le cahier trouvé sous le lit, à tes pieds
Ils le découvriront sous ton corps pétrifié
Glorieuse recension d’un calvaire incompris

N’ai-je pas de mérite à te ressusciter
Immortel pélerin à la mission divine ?
Fallait-il te laisser pendu à ta machine ?
“Il s’est éteint en paix, docile et dépité”

Aujourd’hui je m’en vais, mon oeuvre est terminée
– Non ne me laisse pas aux nuits sans cauchemars
– Tu t’accommoderas de tes frères damnés
– Ils seront mes bourreaux, impassibles ignares

– Non ne m’oblige pas, dis-moi, dis quelque chose”
Et la tranquillité, la morne et tendre paix
Xoanon anonyme, il n’a pu s’agripper
Il sombre maintenant, se noie, se décompose

Sous le lit le cahier crépite et s’impatiente
Tu m’y as enfermé, maintenant tu t’enfuis
À vous qui sourirez de ma peine indigente
N’en croyez pas un mot, il doit être détruit

Tu es là ! je t’entends ! à nouveau