la trace.

Il s’appelait Jean-Etienne Godard, mais les enfants qui entraient en première année apprenaient vite que tout le monde l’appelait Connard, et un peu moins vite qu’il n’avait pas reçu ce surnom que pour une question de sonorité. Dès 7 heures le matin et dès 15 heures l’après-midi, il s’installait près devant la grille de l’école d’où il scrutait chaque enfant qui entrait et sortait jusqu’à ce qu’il en repère qui ne lui revenait pas, sans raison visible — un air trop franc ou au contraire trop fermé, une allure trop pressée ou encore endormie. Connard attrapait alors le gamin par l’épaule et l’emmenait dans son local en annexe de l’école, où il vidait les cartables au sol, écrasait les plumiers, jetait les tartines et les biscuits à son chien Luc et parfois les frappait sur le dessus de la tête avec un bottin question de ne pas laisser de marque.

Personne n’a jamais eu le courage de se plaindre de peur d’en subir de pires encore la fois suivante. Parfois la rumeur remontait jusqu’au bureau du directeur qui répondait invariablement : “Ce ne sont que des bruits de couloir, il vérifie seulement si le journal de classe est en ordre. Vous l’accusez car il n’est pas très beau.

En effet, avec son gros nez semblable à une patate ramollie, ses narines où il pouvait facilement glisser deux doigts — ce qu’il ne se gênait pas de faire devant nous — ces oreilles plus grandes que mes mains, son crâne chauve tout bosselé, ses grosses mains poilues jusqu’au bout des doigts, il faisait peur quand il se posait face à nous dans son cache-poussière élimé. Et qu’est-ce qu’il puait, bon Dieu ! Il ne devait jamais se laver, je suis sûr que Luc le bouledogue puait moins que lui. Mais en même temps, je me disais qu’il était peut-être simplement un pauvre bougre maladroit, taciturne et solitaire, qui n’avait que son chien pour lui donner de l’amour.

Alors, quand ce fut mon tour, qu’il m’emmena dans sa cabane, je ne me suis pas inquiété. Même s’il était déjà 18 heures, qu’il faisait déjà noir et que j’étais le dernier à quitter l’école — pour une vague histoire de retenue. “Ce ne sont que des bruits de couloir“, me dis-je pour me rassurer. “C’est un gentil nounours incompris, il ne fait que son travail. S’il était ce qu’on disait de lui, il aurait déjà été viré, voire envoyé en prison.” Je l’ai suivi sans protester, il a refermé la porte derrière moi et a approché son visage du mien. Dans ses yeux écarquillés, ses poings serrés, la marche à reculons du chien pour aller se réfugier en gémissant dans un coin sombre, et sa voix rauque et haletante, j’ai compris que ce n’était sans doute pas des bruits de couloir. Et j’ai repensé à ce garçon qui avait fugué il y a quelques années et dont on n’avait jamais retrouvé la trace.