la tête dans le carillon

Mais je veux de la chair en lambeaux, je veux des regards humides, implorant la pitié du félin excité par l’odeur du sang, je veux des cornes empalées dans le flanc du fauve presque par mégarde, je veux que le bourreau gueule plus fort que le condamné, je veux des coups de sabot jetés dans le vide, des fuites déplorables, des chutes comme si ses sabots se désolidarisaient sur la glace, des pattes qui se dérobent, qui boitent, qui étalent sur le sable des traînées gouacheuses écarlates, je veux du land painting, du live painting, je veux des spectateurs aux sourires gênés, des coups de coude faussement blasés, des cris soudains, des yeux qui se révulsent, des corps qui s’affalent lourdement entre les travées, je veux des pouffes qui pouffent, je veux que ma détresse soit un spectacle, que mes yeux écarquillés leur fassent baisser les leurs, mes poumons qui s’emplissent de liquide, torrentiel, tempétueux, bouillonnant qui gougloute et s’écoule à leurs pieds, je veux m’étouffer en leur glissant un dernier mot, une dernière phrase que je ne terminerai pas, qui les laissera avec le goût du sang en bouche et celui de trop peu, je veux de la performance, je veux que ça ait de la gueule et qu’on en reparle, et que personne ne m’oublie, que je reste accroché à leur mémoire comme les crocs d’Emma – ou quelle que soit le visage que prendra la mort à ce moment-là, qui approche, dont j’entends déjà les pas – s’accrocheront à ma peau et à ma chair pour la réduire en miettes consciencieusement, je ne veux pas être celui qui disparaît en un souffle, au coin de la rue et dont le visage de cire aura l’air plus vivant une fois embaumé qu’à ces derniers instants de silence, je veux que personne ne m’oublie ni n’oublie l’heure exacte où ma vie rendra la leur futile et inutile, cette heure qui sonnera chaque jour, obsessionnelle, entre le quart et la demi, entre la poire et le fromage, entre chien et loup, entre leurs tempes et leur tripes qui résonneront de longues minutes durant comme si on leur avait coincé la tête dans le carillon.