La pauvre petite est couverte de bleus.

La table est débarrassée, la vaisselle est lavée et rangée, ses maîtres sont installés dans le salon. Il a apporté la liqueur de Monsieur, le thé au jasmin de Madame et le verre d’eau fraîchement puisée à la source pour le jeune prince qui fait trop attention à son apparence pour noyer son chagrin dans l’alcool. Maintenant c’est entre cette poularde à peine entamée et lui. Mais à peine a-t-il planté sa fourchette dans la bête et porté un beau morceau de blanc à sa bouche qu’il entend résonner trois coups sourds.

— C’est certainement le tonnerre, dit-il.

Mais voilà qu’ils recommencent. Trois coups trop réguliers pour que ce soit l’orage.

— Faisons semblant de rien. La faim justifie les moyens. Tant que ils ne réagissent pas, je ne bouge pas.

— Bam, bam, bam.

La voix de Madame retentit au loin :

— Bertrand, Bertrand ! Quelqu’un frappe à la porte. Qu’attendez-vous pour aller ouvrir ?

— Bam, bam, bam.

C’est en effet quelqu’un qui frappe à la grande porte. Il pose la fourchette et se dirige vers le hall d’entrée. Qui peut bien venir en visite par un temps pareil ?

— Qui êtes-vous ?

Une voix angélique, étouffée par l’épaisse porte en chêne massif, lui répond :

— Je me suis perdue et je suis trempée jusqu’aux os. Me laisseriez-vous entrer le temps que la pluie cesse et que mes vêtements sèchent ?

Il a entendu trop d’histoires d’horreur pour faire confiance à cette voix mais a-t-il le choix ? Il ouvre la porte et voit s’avancer, la tête enfouie dans une large capuche, ce qui s’apparente à un fantôme. Mais, débarrassée de son manteau, c’est la jeune fille la plus belle et la plus élégante qu’il ait jamais vue, malgré les cheveux en bataille et le visage dégoulinant de pluie.

— Qui est-ce, Bertrand ?

C’est Madame qui s’approche, suivie comme une escorte par le roi son mari et le prince son fils.

— C’est une voyageuse égarée, Madame.

— Comment vous appelez-vous, mon petit, demande Monsieur.

— Je suis Victorine, princesse d’Applesheim. Mon carrosse s’est renversé sur la route là-bas. Je pense que mon cocher est blessé.

— C’est elle, mère. J’en suis persuadé, murmure le prince à Madame.

— Bertrand, allez aider ce pauvre homme.

Et le voilà sous la pluie, ne voyant pas à dix mètres dans cette tempête, à la recherche d’un cocher probablement déjà mort, alors que ses maîtres sont bien au chaud à profiter de la beauté de cette princesse comme d’un arc-en-ciel après l’orage. Il trouve le cocher assis dans le carrosse renversé, la jambe en sang. Tant bien que mal, il l’aide à se relever, passe son bras sous ses épaules et l’amène à la cuisine où l’attend toujours la poularde qu’ils vont maintenant devoir partager.

Mais à peine installé à table, il entend la voix de stentor de Madame résonner encore :

— Bertrand, Bertrand !

— Pourquoi diable doit-elle à chaque fois prononcer sn prénom deux fois ?, soupire-t-il à lui-même.

— Oui Madame, répond-il à Madame.

— Allez faire le lit pour cette demoiselle dans la chambre d’amis. Vous y entasserez vingt matelas et vingt édredons. Mais surtout, vous glisserez un petit pois tout en dessous.

Quelle est cette lubie encore ? Mais a-t-il le choix ? Il prépare la chambre comme demandé, tous les matelas, tous les édredons et dessous le petit pois. Il en est tellement fatigué qu’il s’en va se voucher sans même prendre le temps de manger.

Le lendemain matin, enfin tranquillement installé devant sa tasse de chicorée, sa tranche de pain et la carcasse décharnée de la pintade, voilà que Madame l’appelle à nouveau :

— Bertrand, Bertrand ! (Il soupire.) Venez vite !

— Oui Madame.

— C’est un grand jour. Gunther, mon cher et unique fils, va se marier !

— Mais avec qui, Madame ?

— Avec la princesse Victorine, bien sûr. Allez tout de suite en ville annoncer la bonne nouvelle. Et vous irez aussi à la pharmacie chercher de la pommade. La pauvre petite est couverte de bleus.