il faudra qu’il cherche un nouvel appartement.

Georges ouvre prudemment la porte de son garage pour éviter que tous les sacs poubelles entassés s’écroulent sur lui comme un château de cartes. Il y glisse le dernier qu’il peut y glisser, dans un interstice en haut à droite.

Paul a du mal à retenir son chien alléché par les odeurs d’ordure. Il le trouve indigne de son pedigree, lui fait savoir et oublie de dire bonjour.

Sandrine attend quelques minutes avant de sortir de sa voiture, comme si elle devait reprendre son souffle. Elle enlève son masque en le tenant par l’élastique et se passe une dernière fois les mains au gel hydroalcoolique. Elle envisage de dormir dans la voiture.

Ida écarte le rideau pour mieux voir ce qu’il se passe. Elle se dit que les jours ont déjà bien rallongé. Elle se dit aussi que le confinement n’a pas changé grand chose à sa vie.

Georges remarque une nouvelle crotte de pigeon sur le toit de sa voiture, qui ressemble maintenant à une robe à pois. Ou à une constellation. Il devrait aller au car-wash avant que les taches s’incrustent, mais il n’ose pas.

John, à la vue de tous ces gens dans la rue, décide de faire demi-tour. Il terminera son jogging par les champs.

Melissa a déjà regardé les cinq premières saisons de Friends. Elle se demande ce qu’elle fera après. Les livres qu’elle venait d’acheter sont restés chez sa mère.

Stéphanie a passé l’après-midi à nettoyer ses meubles de jardin. Elle est maintenant assise sur son transat propre comme un sou neuf, mais n’arrive pas à se détendre. Les cris des enfants de l’autre côté de la haie lui font peur.

Georges a pensé à ouvrir la boîte aux lettres, il se souvient du temps où il recevait des cartes postales. Aujourd’hui, il n’y a rien d’utile, il ne reçoit même plus de factures.

John descend à vive allure, emporté par son élan. Il a retrouvé son souffle et se demande s’il osera encore s’approcher des gens quand tout ça sera fini.

Sandrine reste prostrée devant la porte, elle hésite à entrer. Elle espère que ses filles n’accourront pas pour lui sauter dans les bras. Cette seule pensée lui brise le cœur. 

Stéphanie a faim, elle n’a rien mangé aujourd’hui, elle a perdu l’habitude de penser au repas du midi. Ses collègues lui manquent, le sandwich à la mousse de jambon et à la cressonnette aussi. Elle sent une odeur de barbecue. Tout lui manque.

Georges regarde une dernière fois de chaque côté de la rue. Il pourrait compter sur une main les voitures qu’il a vues passer aujourd’hui. Une d’elle vient de se garer un peu plus loin, un couple en sort, l’homme porte une bouteille de vin rouge et la dame un saladier recouvert d’une feuille d’aluminium. Ils marchent tête baissée, ils semblent gênés.

Melissa s’est habillée et maquillée juste pour publier une photo en story Instagram. Elle espère que ses amis laisseront un commentaire. Surtout Ricardo.

Ida se déshabille en se demandant pourquoi elle prend encore la peine de s’habiller et se lave le visage avec un gant de toilette. Qui sait aujourd’hui de quelle couleur sont ses yeux ? Elle enfile sa robe de nuit et se couche. La tache d’humidité au plafond lui semble plus grande que la veille. Son lit aussi.

Paul dépose son manteau sur le dos d’une chaise et la laisse du chien par-dessus. Il entend des voix dans le salon. Des hommes aux coupes de cheveux d’un autre temps et aux shorts trop courts piétinent sur le terrain. Ils vont commencer le match, comme il y a 35 ans. Il ne se rappelle plus la dernière fois où il a été surpris. Il s’endormira sans doute avant la mi-temps.

Georges n’est pas pressé de rentrer. Il regarderait bien les gens passer dans la rue la journée durant. Il y a quelque chose d’apaisant à observer ces allers et venues. Quelque chose de tragique aussi. Et d’émouvant. Comme un monde qui disparaît doucement en fondu au noir. Et ce temps qu’il passe dehors, il ne le passe pas avec Anne. Quand tout sera revenu à la normale, il faudra qu’il cherche un nouvel appartement.