Faust Song

8 - Extrêmement malheureux


Portée sans doute par la routine d'un enchaînement de gestes maintes fois répété, Emma est entrée par la pénombre qui ne pouvait encore s'échapper par l'étroite fenêtre, a traversé la pièce du bas et allumé la lampe de l'étage qui a éclairé l'escalier d'un puits de lumière. Pudique et patiente, elle a dit : Montez avant moi, mettez-vous en ordre de marche, j'arrive dans deux minutes.

Nous sommes montés, cordée maintenant expérimentée, aux automatismes éprouvés, dans la chambre où le volet fermé ne laissait qu'à une ampoule faiblarde le soin de dessiner sur le lit des ombres angoissantes qui serpentaient entre les plus du drap défait et de refléter sur le miroir de la coiffeuse nos profils décharnés, nos yeux abattus par une nuit sans sommeil et nos bras maladroits qui ne savaient par où commencer pour se mettre en ordre de marche (si au moins nos bras avaient su).

Stuart a posé un genou à terre pour défaire méthodiquement les lacets de ses All Stars, a posé l'autre genou, a répété la manœuvre et s'est définitivement redressé. Il a sorti sa chemise Massimo Dutti de son jeans G-Star, l'a déboutonnée de haut en bas, l'a ajustée soigneusement sur le dos du chaise et a enlevé son jeans qu'il a déposé, plié en quatre, sur l'assise de la chaise, alors que Richard, Stevie et moi nous contentions de monter trois tas dérisoires qui semblaient des châteaux de sable à moitié détruits par la marée montante.

Nous avons attendu, en caleçon et chaussettes, qu'Emma nous rejoigne et nous appelle chacun à notre tour, comme l'infirmière aux lunettes rouges qui, enfants, nous faisait défiler devant le médecin aux cheveux gris et gras et aux ongles jaunes pour qu'il nous inspecte les yeux, la gorge, les oreilles et qu'il nous baisse le calebar d'un coup sec pour nous soupeser les couilles et étirer notre bite minuscule sous le regard cerclé de rouge de l'infirmière. Et je peux affirmer qu'à chaque fois, chaque année, à chaque visite médicale, elle sortait de sa bouche également cerclée de rouge vif un bout de langue avide qui s'attardait sur sa lèvre supérieure avant de disparaître soudain comme si elle l'avalait. Et je peux dire aussi, sur foi des témoignages de mes congénères, que notre bite en forme de haricot avait alors tendance à encore plus s'étirer, comme si elle était attachée par un fil invisible à ce bout de langue rose qui allait et disparaissait.

Emma est arrivée après deux minutes comme promis, non pas vêtue d'une nuisette dentelée et transparente, non pas portant ses seuls sous-vêtements noirs bordés de rose, non pas nue, même pas nue, mais habillée d'une inélégante robe de nuit couleur blanc sale, informe, trop grande — elle tombait plus loin que ses pieds disparus — surmontée d'un col en dentelle et resserrée au bout des manches d'où émergeaient ses longues mains qui semblaient presque boudinée. Elle donnait l'impression de pouvoir s'envoler à tout moment, portée par cette robe, un peu de vent et nos regards pour la voir s'éloigner.

Emma s'est couchée sur le dos, a remonté sa robe de nuit jusqu'au ventre et a légèrement écarté les jambes. Stuart, que je n'avais pas vu enlever son caleçon et ses chaussettes, s'est approché le premier. J'ai fermé les yeux et, au travers de mes paupières, la lumière semblait battre comme un cœur, ou comme les veines gorgées de sang du sexe de Stuart. J'ai tourné la tête vers la gauche et j'ai ouvert les yeux. La lumière reflétait sur le miroir un visage traversé d'ombres mais pâle, qu'on aurait dit fait de cire, mais mes yeux dans la pénombre étaient noirs, deux trous noirs qui engloutissaient ce qui me restait de fierté.

J'ai refermé les paupières, j'ai tourné la tête vers la droite et j'ai rouvert les yeux sur la lumière vacillante de l'ampoule qui se balançait sous le souffle du corps de Stuart qui lui-même s'agitait frénétiquement pour compenser son manque de vigueur au-dessus du corps d'Emma, un corps que je n'avais désormais, en partie du moins, plus à imaginer.

Il était devant mes yeux, magnifiquement décevant, et c'était triste à pleurer. Comme lorsque je me réveille en pleine nuit d'un rêve merveilleux dont je me souviens à peine, que je ne pourrais raconter mais dont je sais par-dessus tout qu'il était merveilleux.

Comme ces nuits-là quand j'essaie de me rendormir pour rattraper cette merveille qui ne peut s'être sauvée bien loin, et que je passe des heures, poussé par l'espoir, à lui courir derrière dans un état de semi-sommeil qui n'en a  jamais ne fusse que la couleur — cet orange presque rouge du soleil à un instant de se noyer ; ou la brise chaude qui caresse le sable sans le soulever ; ou le roulement apaisant des vagues qui s'écrasent  à mes pieds ; ou l'odeur rafraîchissante de la lavande ; ou le goût suave des bonbons à la violette ; ou peut-être est-ce tout autre chose ; ou peut-être rien ; c'est ça, c'est certainement le vide, l'absence absolue ; c'est pour ça que je ne me souviens de rien ; parce qu'il n'y avait rien d'autre que cette paix merveilleuse dont un moindre souffle, un moindre aboiement au loin à peine audible, suffit à m'extirper ; le rien, aucune personne, aucune chose, aucune sensation, le rien total que je ne pourrai jamais rattraper; car rien que cette pensée suffit à combler ce rien, même de vent, de fumée et de gaz.

Et comme ce rêve absolument nu que je ne peux plus imaginer, à cause de ces quelques secondes, ces énormes secondes où le corps lent et empâté de Stuart s'est approché d'elle et l'a couverte de sa chaire flasque, je ne pourrai jamais retrouver l'Emma purement merveilleuse dessinée par moi, rien que pour moi, l'Emma pur esprit, pur sourire, pur regard, pure main posée sur la mienne.

J'en avais déjà trop vu et il a souillait, comme Richard, Stevie et moi allions la souiller après. Nous ne pouvions que la souiller parce qu'aucun d'entre nous n'avait d'amour à lui donner. Chacun de nous s'escrimant sur elle ne ferait en fin de compte que l'amour à soi-même, car chacun de nous voulait se prouver, d'une manière différente certes, dans une optique différentes bien sûr, qu'il était toujours un homme.

Emma, qui supportait le poids de Stuart sans bruit n'existait pour aucun d'entre nous, pour personne, comme si elle s'enfonçait dans le lit, comme si elle s'effaçait complètement du tableau, un tableau en éclairage réel, c'est-à-dire l'ampoule vacillante qui dessinait sur les murs les ombres floues, qui semblaient naviguer dans les flammes, de Richard — nu, le sexe en érection qui en ombre chinoise paraissait un poignard affuté — et de Stevie — la tête penchée au-dessus du lit, les yeux fermés, la main plongée dans le caleçon, tremblotant comme pris de fièvre.

Le filament incandescent brillait sur son torse trempé de sueur. Il a lâché son sexe et a retiré sa main. Le tout, bite, bras, menton, pendouillaint pitoyablement, il a posé les yeux sur le sol en parquet clair, puis il me semble qu'il a fermé les yeux, se sentant partout sauf ici : ailleurs. L'ailleurs était un quadrillage de rues désertes dans la nuit, qu'il parcourait systématiquement en suivant un itinéraire précis qui lui permettait de passer par tous les carrefours en un maximum de temps. Dans ce labyrinthe, ni ses bras, ni son menton, ni rien d'autre ne pendait, parce qu'il avait pris la main d'Isabelle et elle ne s'était pas offusquée.

À ce moment j'ai voulu partir. Me rhabiller, descendre l'escalier en colimaçon, traverser le rez-de-chaussée jusqu'à la port sans buter sur aucun obstacle, pousser la porte noire et courir sur les pavé jusqu'au boulevard, et du boulevard jusqu'au centre-ville où je ralentirais le pas pour retrouver une allure normale, à l'endroit où je devrais être à cette heure. Et non ici dans cette maison ouvrière, aménagée de manière coquette il est vrai, mais où je devais supporter les râles de plus en plus rauques de Stuart qui touchait au but et qui enveloppait de son haleine de whisky le visage d'Emma, son sourire adorable et son teint angélique.

Mais je suis resté. Je suis un couard, un lâche, un pleutre. Je n'arrivais même pas à distinguer mes affaires de celles des deux autre. Je comprenais Stuart, il avait plus d'expérience c'est sûr. À ranger méthodiquement ses vêtements, il laissait l'écoutille ouverte au cas où il aurait dû prendre ses jambes à son cou. Et le fait est que sous cette foutue ampoule, nos frusques formaient un tas informe que je n'avais pas le courage de détricoter.

Et puis je ne savais pas où j'étais — à ce moment, d'une voix de baryton, Stuart a lâché un dernier râle plus long que les autres, pour laisser la place à Richard qui, poignard le long du corps, avait une envie folle d'en découdre, des envies de petits meurtres. Il s'est jeté bide en avant sur Emma qui réajustait encore le pli de sa robe de nuit au niveau du ventre, alors que Stuart se laissait choir, nu, en nage, une goutte de sperme pendant au bout de son sexe recroquevillé, sur le jeans G-Star qu'il avait soigneusement plié au cas où il devait prendre ses jambes à son cou et sa bite par-dessus l'épaule et la queue entre les jambes — j'aurais été incapable de retrouver mon chemin, le centre-ville était loin, je me serais perdu, ou je serais peut-être tombé, exténué, abattu par une crise cardiaque, renversé par une voiture, ou un camion, ou un autobus.

Et puis je ne pouvais pas les laisser, ils s'inquiéteraient, ils me chercheraient. Il y avait maintenant cette solidarité qui nous liait ; cette impression que je ressentais depuis qu'elle était apparue, assise sur une chaise à la peinture écaillée dans le coin soudain noyé de lumière à côté de l'encadrement de la porte de la cuisine ; cette certitude même que nous étions tous les quatre liés par un lien indestructible, presque surnaturel, que nous  étions l'index, le majeur, l'annulaire et l'auriculaire de la main dont Emma était le pouce, et que nous allions devoir supporter le poids de ces quatre autres membres dans chacun de nos mouvements jusqu'à la fin de nos jours.

J'aurais brisé tout ça égoïstement pour rentrer chez moi où ma mère m'attendait déjà devant la télévision, la table du petit déjeuner sommairement dressée — et Richard déjà roulait sur le dos pour récupérer son souffle perdu, haletant comme un marathonien qui entre dans le stade pour un dernier tour de piste ;  Emma a posé la main sur son ventre qui vibrait et semblait gronder d'une créature prête à émerger de ses entrailles, question de lui dire Ce n'est pas grave et C'est fini maintenant et Il y en a d'autres qui attendent ; Stevie s'est avancé timidement pour lui demander si elle pouvait se mettre sur lui, à quoi elle a répondu que Non mon chou, c'est impossible, tu vois bien que je ne peux pas faire ça  en lui caressant la joue, alors il a enfoui son visage dans le creux de l'épaule d'Emma en murmurant le prénom de l'autre fille, avec la même intonation d'amoureux sincère qu'il avait dans ses rêves.

Ma mère, sans me regarder, m'aurait demandé où j'étais pendant toute la nuit, et la majeure partie de la matinée. Elle aurait ajouté en se tournant vers moi Ce n'est pas raisonnable, j'aurais pensé J'ai plus de trente ans, je fais ce que je veux, mais je me serais contenté de soupirer théâtralement, j'aurais laissé le temps passer avec la lenteur d'une mauvaise soirée vulgaire et ennuyeuse, en attendant le lundi.

J'aurais dû partir pour ça alors que, pour être honnête et plus raisonnable que la raison elle-même, j'avais ici une jolie fille que je ne semble pas laisser indifférente, qui même n'attendait que moi, après trois autres oui, mais qui sait peut-être était-ce un entrainement qu'elle s'imposait, deux ou trois tours de chauffe pour se mettre en jambe. J'aurais été vraiment con d'esquiver l'affaire pour je ne sais quels principes à la con. Je n'avais plus baisé depuis 18 mois au bas mot, j'en mourrais d'envie, qui ne crèverait pas de désir à l'instant ? 

Et Stevie qui n'en finissait pas de ses sauts de puces et de cette putain de tendresse factice qui allait faire durer l'histoire pendant des heures, alors que je me sentais à l'étroit dans mon caleçon. Ça tirait jusqu'à me faire vraiment mal. Pourquoi elle ne le poussait pas un peu ? Quelques coups de reins et c'en serait fini de Stevie, de ses rêves et de ses couilles pleines de millions de spermatozoïdes qui n'attendaient qu'une occasion comme celle-ci pour se faire la malle. Pourquoi elle ne faisait rien putain ? Elle sait qu'il n'y a que moi, avec ces deux cons qui ne finissaient pas de reprendre leur souffle et moi qui retenais le mien. Ça n'avait aucun sens.

C'est alors que Stevie, dans le même soupir chuintant et discret qu'une cigarette plongée dans un verre d'eau, a rendu l'âme, non pas directement la sienne mais le morceau incomplet qu'il gardait accroché comme un écusson, une médaille de guerre ;  Stevie qui, maintenant que cet implant avait disparu, était libre, prêt à vivre enfin pour lui-même, et extrêmement malheureux.

Prochain chapitre non publié