Faust Song

6 - Le moment viendra


Elle était assise avec élégance sur une simple chaise en bois dont la peinture mélangée de vert et d'orange s'écaillait en squames qui semblaient des épines. Parce que, voyez-vous, elle était de ces jeunes femmes qui savent rester élégantes en toutes circonstances. Même quand elles sont assises dans le hall d'un aéroport, entre un homme qui feuillette bruyamment son journal et une dame à la voix de baryton qui gueule sur l'enfant qui vient de laisser tomber son sandwich à vos pieds. Ou dans une soirée où elles sont venues seules pour une raison qu'elles-mêmes ne savent donner, où elles ne connaissent personne et restent dans un coin, avec suffisamment de distance pour ne pas être confondues avec ces autres filles aux mimiques surentraînées et à la peau cireuse, mais avec assez de générosité dans le sourire pour ne pas paraître méprisantes.

Elle présentait son sourire comme un trophée posé sur ses doigts longs et fins qui tapotaient sa joue rosie par l'air frais qui circulait autour de nous cinq, amenait jusqu'à nous les effluves discrète de son parfum épicé et soulevait légèrement ses cheveux châtains qui ondulaient sur ses épaules et dont une mèche lui traversait le visage, lui barrait le front, suivait l'arête de son nez, longeait le bord de ses lèvres et venait mourir sur la tranche de sa main et le début de son poignet d'où partait, tatouée en noir, une phrase d'ici illisible, de laquelle je reconnaissais hypothétiquement les mots rêves et paradis, et qui se terminait au coude posé sur son genou nu comme l'étaient ses jambes croisées, la gauche sous la droite qui semblait alors en suspension, longue comme une soirée qui n'en finit pas, et qui se ponctuait d'un pied magnifique, dénudé jusqu'à l'indécence et au bout duquel pendait, totalement immobile, un escarpin gris et noir à talon haut qui était un appel à la promenade sur les pavés de la rue du Chêne, de la rue de l'Étuve et de la Grand-Place, une promenade lente et maladroite durant laquelle, le sac suspendu à son avant-bras, elle s'accrocherait à toi à cause des pavés rendus glissants par la pluie, à cause de la nuit qui serait encore vaillante à hauteur d'homme, à cause du brouillard glacé qui raidirait ses jambes nues et du vide angoissant de la ville à cinq heures du matin.

Nous nous sommes tournés l'un vers l'autre, moi vers Stuart et Stevie vers Richard, puis moi vers Stevie et Stuart par-dessus mon épaule vers Richard, puis moi vers Richard et Stuart vers Stevie, dans un ballet immobile qui signifiait, dans un langage qui n'était pas digne de contenir des mots, qu'aucun de nous n'était foutu de prouver aux autres par a + b que la jeune femme aux jambes croisées les croisaient depuis que nous étions arrivés et qu'elle était restée cachée depuis le début dans la pénombre de son coin près de l'encadrement de la porte de la cuisine qui projetait une lumière propre à faire disparaître dans le contre-jour la plus charmante des nymphes. Non, elle ne pouvait qu'être arrivée à l'instant, par la porte laissée ouverte par le même imbécile maladroit qui, par tous les Saints du Ciel et Lucifer, aurait été bien inspiré de la fermer derrière lui et aussi de s'abstenir d'allumer le plafonnier par inadvertance.

Soudain Stuart — que par les Saints Pierre, Paul, Jacques, Mathieu, Marc, Luc, Jean et Judas s'il le faut j'aurais voulu aussi timide et gauche qu'apparemment l'ensemble des convives ici présents — s'est levé, a glissé dans son jeans G-Star le pan de sa chemise Massimo Dutti qui pendait à la débandade sur sa cuisse et s'est approché d'elle avec sur le visage sa propre définition du sourire carnassier. Une grimace vaguement empruntée à un Alain Delon de bord de piscine mais qui sur son visage vaguement moche ressemblait au rictus d'un chien qui grogne comparé à l'absolue adoration, l'adorable absolution de celui que la jeune femme à la chaise nous avait offert avant de soulever légèrement le visage pour nous abandonner dans l'absence de son regard. 

Sans donner aucun signe de trouble, elle a détaillé Stuart qui s'est appuyé du coude contre le mur pour ne pas tomber, qui a croisé les jambes pour laisser croire à de la décontraction et qui a postillonné son prénom avant de lui demander le sien, très fort parce que l'alcool lui faisait perdre la maîtrise de sa voix. Elle a alors prononcé son nom assez distinctement pour que chacun de nous l'entende. Et si nous ne l'avions pas entendu, nous aurions pu le lire sur ses lèvres qui s'étaient entrouvertes, provocantes, puis refermées en se projetant vers l'avant et rouvertes à nouveau pour nous envoyer ce prénom, pour me l'envoyer plutôt, en pleine figure comme un baiser qui s'approcherait lentement, flottant sur l'écume des vagues, attendant que la mer se retire pour venir se déposer sur ma bouche béante.

—  Elle s'appelle Emma, me répétera plus tard Stuart, c'est ce qu'elle m'a dit et je ne pourrai jamais l'oublier. Mais si tu savais le nombre d'Emma qu'il y a dans cette ville. Et qui te dit d'ailleurs que c'est son vrai nom. À sa place, si là est bien la place d'un être humain, tu crois que j'aurais lâché mon véritable prénom ? Celui que mes parents avaient choisis longtemps avant ma naissance en souvenir d'un chanteur à la con ou d'un footballeur écossais. En même temps que celui de Nancy si j'avais été une fille. Nancy. Un prénom qui sortait de je ne sais où. Et heureusement que cette putain de bite a eu le bon goût de m'éviter cette peine.

Emma, sans changer de position, a regardé Stuart avec une tendresse qui semblait ingénue mais qui n'était qu'un moyen de le troubler en silence. Elle a décollé ses longs doigts de sa joue rosie par le petit matin et, d'un mouvement souple, désossé — qui, par la grâce du léger courant d'air ainsi créé, a fait dériver légèrement la mèche isolée de ses cheveux ondulés, celle qui donnait la touche finale à son visage, irrésistible de perfection, par-dessus son œil gauche, le long de sa narine, en travers ses lèvres pour finir par pendre sous son menton comme un pendule — a fait signe à Stuart de s'approcher. Ce qu'il a fait. Et elle lui a parlé, 21 secondes exactement, lui demandant, tel qu'il nous l'a rapporté à partir de la 28e seconde Que dirais-tu si je te proposais, à toi et à tes trois amis là, de venir terminer cette soirée, fêter le matin naissant et boire un dernier verre chez moi ? Elle aurait ajouté Et je vous montrerai ce qu'est la véritable passion.

Je suis persuadé, encore aujourd'hui, comme je l'étais ce jour-là quand Stuart nous a passé le mot, accroupi à nos pieds, que cette phrase que je retranscris de mémoire est la phrase exacte qu'elle a prononcée, ses mots identiques, organisés de la même manière. Et quand je l'énoncerai encore tout haut en fumant la cigarette du condamné et en allant et venant devant la station de métro où je trouverai refuge, je suis certain d'entendre la même intonation que celle qu'elle lui avait donnée, sans se départir de son adorable sourire, de son menton posé sur sa main, de son coude sur son genou, de sa jambe droite sur sa jambe gauche et de son escarpin au bout de son pied nu. Parce que cette phrase résonnera plus tard comme un terrible avertissement, une prédiction insurmontable. Et la sentence qui viendra encore plus tard sonnera elle comme le troisième chant du coq, le je vous l'avais bien dit, le véritable point de départ de cette histoire. Car ce que je viens de vous raconter n'est qu'une manière pour moi d'éviter la confrontation avec les souvenirs. Ce ne sont que des événements hors contexte, hors du temps. Ce n'est pas une histoire parce qu'une histoire aboutit à quelque chose. Cette soirée interminable n'était que l'indice d'une vie d'ennui et d'ennuis sans fin.

Par contre, ce qui allait se dérouler chez Emma, où j'accompagnerais Stuart, Richard et Stevie, allait nous donner une image claire de la fin de l'histoire, de toutes les histoires, de l'ennui et de tous les ennuis. Et je vais avancer un peu dans mon histoire parce qu'il ne me reste plus beaucoup de temps et, tu sais Laura, j'ai peur, je sens mon cœur battre au travers de tous mes membres, et je voudrais tant que tu sois là maintenant près de moi, pour me regarder en finir et me tenir la main quand le moment viendra.