Faust Song

4 - Je n'ai rien dit


Il y avait Martin Schwartz, le jeune homme à lunettes à ses trousses, qui passait devant nous, en jetant une œillade dégoûtée :

  • vers le sol maintenant décoré d'une large tache de gerbe semblable à un Psychrolutes marcidus éborgné, écrasé et éviscéré  ;
  • vers le divan taché des projections de la mutilation de l'immonde bestiole ;
  • vers Richard sur le divan qui inspectait son oeuvre, le crâne partiellement dégarni enrubanné dans ses doigts ;
  • vers Stevie qui ouvrait doucement les yeux sur ce qui n'était manifestement ni un parking désert dans la pénombre d'une nuit de mai, ni le flanc d'une colline aux hautes herbes balayées par le vent, ni la plage d'une crique baignée de soleil et accessible uniquement à la nage, mais le salon pauvrement décoré d'un appartement surcoté ;
  • vers la télévision qui, derrière le drap épais et sans couture, continuait à susurrer ses commandements quotidiens.

1. À la douzaine et à poil des yaourts tu avaleras.

Les yeux de Stevie portaient en leurs paupières, comme à chaque fois qu'il les ouvrait, la lourde déception de ne pas voir Isabelle émerger avec lui des rues désertes qu'ils avaient parcouru en long et en large dans son sommeil, la main bien au chaud, des rues dont il pouvait décrire chaque maison, chaque boîte à lettres, chaque arbuste, chaque brin d'herbe. 

2. Une nouvelle voiture tous les deux ans tu achèteras.

Mais ici ce n'était pas pareil parce qu'il pleuvait, et dans les spéculations de Stevie, il ne pleuvait jamais : la Lune lui souriait sans qu'aucun nuage sexuellement explicite ne la traverse et les étoiles se dilataient comme des fossettes où se noyer.

3. De manger cinq fruits et légumes par jour tu n'oublieras pas.

Ici la pluie s'abattait en rafales violentes, dont nous étions les fusillés, sur les vitres rendues translucides par l'écoulement de l'eau, qui ne laissaient deviner dans la rue qu'une voiture ou l'autre à la dérive, des radeaux sur un torrent.

4. À te laver les dents trois fois par jour tu t'astreindras.

Nous nous sommes alors rendu compte que la pluie n'existait que parce que la musique s'était tue, aspirée avec les bavardages des derniers convives par la porte grande ouverte. 

5. À fumer tu ne commenceras pas.

Au rythme du tambourin sur la vitre, sous l'air froid qui circulait autour de nous et emportait les odeurs de vomi, de fumée et de bière plate, nous ressentions une sorte de béatitude originelle du nourrisson, à qui rien n'était encore arrivé et à qui rien ne pourrait arriver, une contemplation toute dirigée vers l'écran de télévision qui, derrière la couverture, continuait à prêcher.

6. Si c'est le cas, de fumer tu arrêteras.

Jusqu'à ce que Stuart se jette à ma droite, en soulevant une odeur de grillade et un nuage de poussière mêlé de miettes et de café soluble. 

7. Une bière brassée avec savoir avec sagesse tu dégusteras.

Le pan de sa chemise Massimo Dutti dépassant de son jeans G-Star qui lui-même s'enfonçait dans des All Stars montantes délacées en disait plus sur le déroulement sa soirée que l'amplitude de son sourire. 

8. En buvant avec sagesse le football tu regarderas.

Parce que Stuart souriait tout le temps et que sourire était en quelque sorte son métier. Qui allait de pair avec la Mini Cooper pour les sorties en ville, le penthouse au Dieweg, la femme au foyer et les enfants ce sera pour mes quarante ans. 

9. Le seul pouvoir d'achat tu revendiqueras.

La chemise, le jeans et les baskets en toile remplaçaient les chaussures vernies les soirs où il était préférable de prendre la peine de délacer ses pompes. C'est-à-dire garder une longueur d'avance en prenant un temps de retard, question de sonder les intentions de la dame et de maîtriser la situation, car tu vois, il vaut mieux qu'elle soit à poil et toi habillé que le contraire, sinon tu risques toujours de la voir se tirer avec tes fringues et appeler ses copines.

10. D'être en moi tu rêveras.

Ou plutôt parce que tu as peur qu'elle se tire au moment où l'éclat de ton sourire et ton élégance décontractée ne suffiront plus à masquer ta poitrine flasque et vague plantée de poils épars et grisonnants, tes hanches déformées par la ceinture trop serrée, tes jambes faméliques, tes genoux cagneux, tes ongles de pieds jaunis et ton sexe en semi-érection qui émerge péniblement de ton scrotum tondu parce qu'elles aiment ça, je l'ai lu quelque part, ton scrotum qui ressemble maintenant à un poulet congelé. Alors tu le rentres d'où il vient ce sourire qui, je le sais, ne se dessine maintenant sur ton visage que grâce aux ténèbres qui envahissait la chambre et les idées de la jeune fille, qui d’ailleurs vient de se ramasser la gueule dans la gerbe de Richard en se sauvant honteusement. Alors tu renoues tes lacets, tu te reboutonnes convenablement et on s'arrache de cette soirée de merde où tu m'as emmené pour allez, te changer les idées quoi. Mais je ne veux pas en changer, moi. Je suis très content des idées que j'ai. Ce sont des idées nobles, des souvenirs de bonheur, des espoirs pour le futur, un peu de nostalgie certes, quelques larmes perdues peut-être, mais rien qui vaille la peine de venir s'enterrer chez ce connard. Et encore heureux que j'ai amené Stevie et Richard — ah non, pas eux, ils sont chiants à mourir, à quoi j'avais répondu tu verras que je passerai plus de temps avec eux qu'avec toi — et j'avais raison, je les bénis d'être là pour s'emmerder avec moi, Stevie endormi sur mon épaule et sur toute perspective d'amusement, Richard qui a vomi son passé, son présent et son futur d'une seule traite, la tête entre les mains en penseur qui a trop mal à la tête, pendant que moi je compte les plis de la couverture pourrie posée sur la télévision et que je suis les mouvements subreptices de ses ondulations quand un courant d'air s'y fracasse. Je les bénis de m'aider à détourner le regard quand toi tu baises une gamine alors que ta femme pense que je te surveille. Donc là putain tu te tais, tu t'assieds deux minutes et après on se tire.

Mais il n'écoutait pas, alors je n'ai rien dit.