Faust Song

3 - Les tripes de Richard


Il y avait le divan qui décrivait par le détail le déroulé dérisoire des journées de Martin Schwartz. Et il y avait Stevie qui rêvait sa vie et vivait ses rêves, appuyé sur mon épaule qu'il préfèrait à celle de Richard pour poser son visage endormi ou noyé de larmes. Parce que Richard s'installait toujours sur les accoudoirs, dans un entre-deux mi-assis mi-debout qui évoque l'essentiel des choix qu'il avait eu à faire dans sa vie et qu'il avait toujours esquivé.

Dans cette position oblique, Richard mimait le jeu de Stefan Olsdal sur Nancy Boy. Il tenait dans la main gauche une bouteille presque vide qui pointait vers la rue, où l'obscurité de la terrasses d'en face commençait à s'altérer. Où un chat peut-être aurait pu deviner la larme jaune de l'Hôtel de ville semblable à une goutte de sueur qui dégoulinait du ciel teinté maintenant d'une nuance proche du gris moyen. De sa main droite, une capsule entre les doigts en guise de mediator, il chatouillait les plis raides et vibrants de sont t-shirt tendu à l'extrême par son ventre en déliquescence. Plus il jouait, plus ses fesses se détachaient de l'accoudoir, plus son corps tendait vers la verticale et plus son visage se rapprochait de celui d'un jeune homme à lunettes debout en face de lui, qui passait la main compulsivement dans ses cheveux pour replacer la mèche qui tirait son visage vers le haut, comme un sourire gêné.

— Quand j’avais ton âge à peu près, je regardais Alternative Nation sur MTV, tout seul dans le noir. J’adorais ce moment où je m’échappais plus que dans l’idée de voyage et qui m’échappait tellement  que le visage de Brian Molko me retournait les tripes. Et je me disais qu’il était peut-être là le problème. Pas dans le visage de Brian Molko, hein, mais dans mes tripes. Peut-être qu’elle ne pouvaient pas digérer ce que je leur faisais avaler. Peut-être qu’il leur fallait autre chose à bouffer. Qu’il suffisait de prendre la porte et de la jeter aux rebuts pour de bon. Mais après, Placebo c’est devenu de la merde. Tous les groupes deviennent de la merde quand ils vieillissent et qu’ils doivent payer l’essence de leurs voitures de sport. Je pourrais t’en citer des dizaines mais là je suis trop saoul. Mais Yoko Ono est sans doute ce qu’il pouvait arriver de mieux aux Beatles. Regarde la gueule à McCartney maintenant. C’est salir la mémoire d’une époque, non . Moi ça ne me serait jamais arrivé si j’avais…

Il n’y avait que Richard et moi – puisque Stevie marmonnait et grinçait des dents, la main enfouie dans le pantalon et Stuart était Dieu sait où et Dieu sait dans quelle position – pour se rendre compte qu’il avait fini par parler tout seul, ce qui est pire encore que passer pour un imbécile. Le garçon s'était entre-temps éclipsé pour rejoindre Martin Schwartz dans l’encadrement de la porte, comme une dernière munition au fond de la poche.

Richard s'est affalé alors à la gauche de Stevie, qui n'a pas bougé. Même quand il était à sa portée, Stevie préfèrait encore, pour poser son visage endormi ou noyé de larmes, mon épaule à celle de Richard qui portait encore l’odeur d’Isabelle dont Stevie n’avait pas goûté les lèvres, mais lui bien.

Je n’a jamais vu Isabelle parce qu’à cette époque je ne connaissais ni Stevie ni Richard ni Stuart. Je ne les ai rencontrés que plusieurs mois plus tard quand elle avait déjà disparu. Ne prononce jamais ce nom devant eux, m'avait dit Stuart.

Stevie avait déjà commencé à éclairer ses nuits et noircir des carnet de pures spéculations, des cahiers gonflés par ses sanglots qu’il laissait le surmonter avec un plaisir qui avait des airs de bonheur. C’est pourquoi il est resté l’ami de Richard, qui portait l’odeur d’Isabelle tel un aftershave bon marché. Qui l’a serrée suffisamment longtemps dans ses bras pour que son corps se sculpte dans le sien. Qui l’a embrassée assez souvent pour que son haleine porte le son de sa voix. Qui l’a regardée tellement intensément que, lorsque Stevie plongeait dans les yeux noisettes de son ami, il pouvait voir, tout au fond, gravés sur sa rétine, sorties de la préhistoire, les yeux bleu océan d’Isabelle, que Richard avait envoyée paître, elle et le bonheur de Stevie de l’avoir à portée de larmes, le seul jour où il n’avait aucune raison de le faire.

Ce jour-là, elle était rentrée en courant, le bleu de ses yeux débordait avec tant de violence que les larmes s’écoulaient comme des griffes qui lui enserraient le visage jusque dans le cou. Ce cou que Richard embrassait lorsqu’il voulait signifier à Stevie que l’heure était venue de mettre les voiles. Souvent Stevie restait quelques secondes derrière la porte, le temps d’entendre le murmure froissé que faisaient en tombant les vêtements dispersés dans la chambre d’étudiant. Juste le temps de lui faire monter des larmes de joie, et il s’en allait pour revenir le lendemain, chaque lendemain, sauf ce lendemain où un examen d’histoire contemporaine l’a retenu loin de ses nourritures célestes.

Ce jour-là, Isabelle s’était enfermée dans la salle de bain, avait enlevé un à un les anxiolytiques de la plaquette pour les déposer sur le rebord du lavabo, avait rempli d’eau calcareuse un gobelet taché de dentifrice, avait rassemblé les pilules dans la paume brûlante de sa main comme la liste assez restreintes de ses manquements et avait gobé le tout en se regardant en face dans le miroir piqué de rouille, où elle n’avait pas vu son visage défiguré mais l’ombre de Stevie qu’elle avait regardé disparaître dans la nuit, avec affection et affectation.

Quand l’ambulance avait été prête à partir, Richard s’était allumé une cigarette. À l’ambulancier qui lui avait demandé Vous nous accompagnez ?, il avait répondu qu’il préférait rester ici pour avertir les parents. Il avait rassemblé dans un sac de supermarché la brosse à dent, la bouffe végétarienne, quelques sweatshirts et cet Art de la joie d’une Italienne dont il était infoutu de retenir le nom et qu’il ne comptait de toute manière pas lire. Il avait déposé le sac devant la porte, cette porte qu’elle avait fini par prendre elle-même parce que lui était trop lâche pour la désigner, cette porte qu’elle avait prise de la manière la plus violente qui soit, en se jetant elle-même aux rebuts avec elle, l’eau du bain et le contenu famélique des tripes de Richard.