Faust Song

2 - Il s'éloignait


Il y avait le divan. Et sur le divan il y avait Stevie endormi contre mon épaule. Il sursautait de temps en temps en bredouillant le prénom d'une fille qui n'était pas là, qui ne le serait jamais et qu'il espérait pourtant voir se glisser entre Martin Schwarz et une dernière conquête pour entrer dans la pièce, élégante comme elle l'était toujours, parce que tu vois, elle est de ces filles qui restent élégantes même quand elles semblent perdues dans le hall d'un aéroport ou dans une soirée où elles ne connaissent personne. Elle se serait dirigée vers lui et, au moment où leurs regards se seraient croisés, les yeux de la fille se seraient mis à briller plus fort que la lumière blême du frigo. Sa bouche aurait dessiné un mélange de sourire et de moue, et sur ses joues, juste aux encoignures des lèvres, se seraient dessinées les mêmes fossettes dans lesquelles il s'était noyé 15 ans auparavant, en mai, sur le parking vide d'une fête de fin de rhéto.

Ils étaient huit à s'être donné rendez-vous, ils avaient 19 ans et étaient déjà trop vieux pour entrer. Ils avaient passer la soirée à se relayer pour obtenir de quoi boire et à se rouler de quoi fumer. À faire le monde à leur image, puisqu'il n'y avait encore rien à défaire, juste à le remplir de ce qu'ils jouaient, écrivaient et dessinaient. À se raconter ce qui n'avait pas changé dans leurs vies. À se lever sous les phares des voitures de leurs parents qui les faisaient disparaître les un après les autre jusqu'à ce qu'ils n'en reste que deux, Stevie et cette fille, Isabelle. Ils s'étaient alors tus, parce qu'alors seuls suffisaient leurs souffles brumeux qui s'entrecroisaient et leurs mains qui s'effleuraient par hasard. Vraiment par hasard parce qu'ils n'y voyaient rien dans ce parking qui aurait très bien pu être le flanc d'une colline aux hautes herbes balayées par vent. Ou la plage d'une crique baignée de soleil et accessible uniquement à la nage, une plage qu'ils auraient défendue en tuant s'il le fallait pour qu'elle reste abandonnée pour l'éternité qui avait suivi leur départ.

Ils étaient les seuls à rentrer à pied et Stevie avait guidé Isabelle dans la nuit et les rues désertes, sa main cette fois belle et bien blottie dans la sienne. Plus blottie même que si elle s'était retrouvée derrière lui, partageant la selle de sa monture, ses bras enlacés autour de son ventre, son corps entier compressé contre le sien, ses seins souples qui s'écrasaient sur son dos, son souffle devenu haletant qui faisait frissonner sa nuque et ses yeux qui se perdaient en conjectures dans la jungle des cheveux de Stevie, emmêlés par le vent.

À ce moment, racontait-il, je me suis dit que j'aurais encore tué, plus sauvagement, plus froidement aussi, pour que ce voyage dure la nuit entière et plus loin encore, pour ne plus jamais voir personne d'autre qu'elle, pour marcher jusqu'à l'épuisement avec sa main dans la mienne. Pour que la maison de l'amie où elle devait passer cette nuit-là ne se dessine jamais à l'horizon. Pour que ma vie ne soit que cette errance partagée uniquement par elle et moi, telle qu'elle était durant ces quelques minutes : une vie réduite à presque rien, mais radieuse, belle, sans douleur, sans peur et sans peine.

Une vie que je n'échangerais pour rien au monde, mais que Stevie aurait envoyée valser sans regrets si alors Isabelle lui avait caressé la joue pour le réveiller, lui avait pris la main pour l'amener à sa hauteur et l'avait embrassé franchement sur les lèvres cette fois. C'est-à-dire sans l'hésitation coupable d'il y a 15 ans, cette hésitation qui avait modelé au fil des années la gueule d'idiot romantique de Stevie, quand elle avait tournée imperceptiblement le visage au moment où il approchait le sien et que le baiser de Stevie s'était posé juste à l'encoignure des lèvres, à l'endroit même où se dessinaient ses fossettes quand elle souriait. Elle avait souri aussi cette nuit-là, ça il en était certain, mais dans la pénombre – ce fichu réverbère éteint – il n'avait pu deviner si ce sourire lui disait de ne pas tirer de conclusion de ce malentendu gênant parce que tu sais je t'aime bien mais je veux pas te donner de l'espoir, ce n'est que de la maladresse ou la fatigue, tu comprends. Ou, au contraire, s'il l'invitait à mieux viser la seconde fois pour atteindre sa bouche, sentir ses lèvres humides s'écraser contre les siennes. Sa bouche se serait entrouverte alors et...

La porte s'était ouverte en grand au moment où Stevie s'était avancé pour mieux comprendre ce que tout cela voulait dire, pour mieux comprendre ce qu'elle pensait de lui, pour mieux comprendre de quoi le reste de sa vie serait fait.

— Bonsoir madame. Oui, ça ira pour rentrer, je n'habite pas très loin (et de toute façon j'ai envie de marcher encore un peu dans les rues désertes jusqu'à ce que la chaleur que sa main a abandonné dans la mienne s'évapore dans la nuit encore fraîche de cette fin de mois de mai et jusqu'à ce que la goutte de sa salive posée au coin de mes lèvres finisse par sécher sous le vent qui est décidément sans pitié pour les amours neufs et périssables, et je vous souhaite bonne nuit et j'en m'en vais passer la mienne seul dans mon lit, avant toutes les autres nuits qui lui seront identiques, mais ne vous inquiétez pas, je vais dormir comme un bébé, je voudrais d'ailleurs ne jamais me réveiller, dormir jusqu'à la fin de mes jours en rêvant à ce qui aurait pu se passer si vous étiez allée vous coucher plus tôt dans votre chambre à l'étage au lieu d'attendre dans le salon qui jouxte le hall d'entrée en regardant des conneries à la télévision, prête à bondir à la porte quand vous nous entendriez arriver, et si vous aviez dû d'abord émerger de votre sommeil, chercher l'interrupteur, descendre lentement l'escalier en vous appuyant sur le mur, encore groggy d'avoir été réveillée si vite, mais non, vous avez ouvert la porte comme pour vous enfuir et depuis je vis dans le doute, ce qui est pire que vivre dans la déception). Au revoir, madame.

Et Stevie était parti, avec la sensation incertaine, qui ne reposait sur aucun indicateur scientifiquement vérifiable, que l'amour de sa vie s'était retournée pour le regarder avec affection au moment où il s'éloignait.