Faust Song

1 - Le fils insomniaque de Martin Schwartz


Il y avait le divan, un divan fleuri couleur pastel qui trônait dans un coin sombre du salon de Martin Schwarz, un divan-lit qu'il n'avait plus ouvert depuis que son fils lui avait annoncé un soir de septembre qu'il ne passerait plus la nuit chez lui. Le divan faisait face à un écran plat de plus d'un mètre de diagonale recouvert ce soir-là d'une couverture grise et râpeuse pour le protéger des projections, gestes incontrôlés et postillons des invités. Il n'en restait que dix, mais au meilleur de la soirée, ils étaient une trentaine à s'entasser dans les 50 m² du duplex de la place de Dinant, loué à prix d'or parce que les jours de beau temps paraît-il on pouvait apercevoir au loin la pointe de l'Hôtel de ville. Les autres jours, la plupart des jours, il ne devait n'y avoir rien d'autre à voir qu'une larme floue coulant vers le ciel, et ça devait être d'une tristesse à mourir, ou plutôt à quitter la soirée en renversant les tables et en bousculant l'homme et la femme qui confondaient le hall d'entrée avec un porche assombri par la pluie et la nuit dans un téléfilm de l'après-midi. Mais j'étais assis sur le divan et je tournais le dos à la fenêtre, qui à cette heure n'ouvrait que sur la terrasse en contrebas éclairée au lampadaire.

Je faisais face à la télévision éteinte, la couverture par-dessus, les bouteilles d'alcool sur la table basse et, ondulant comme une flaque sous le vent, les filles au visage affaissé qui, lorsqu'elles se tournaient vers moi, tiraient leurs traits vers le haut en une grimace souriante qui dévoilaient leurs dents tachées de rouge à lèvres et que traversait un panache de fumée sensuellement irritant qui semblait dire

Regarde ce que je vais faire de toi, regarde ce qu'il va en rester, un souffle qui se décompose, un corps intangible, une âme toute légère que je laisse échapper parce que je n'en ai rien à foutre de la tienne, et de ce que tu penses, et de ce que tu cherches, et de l'idée que tu te fais du sexe, et de l'amour, parce qu'il n'y a qu'une seule chose qui m'intéresse, c'est baiser avec toi, ou un autre, et que demain je remballe mes affaires, je sorte dans la rue, je saute dans le métro et je rentre chez moi pour m'endormir en me disant Mais putain quelle vie exaltante j'ai, et vive la révolution sexuelle, et l'après-midi je me regarderai un téléfilm romantique à la con qui se termine au choix sur une plage, dans un aéroport ou dans une rue charmante délavée par la pluie ou ravalée par la neige, et bien sûr je pleurerai comme une conne, comme chaque jour que Dieu fait, en espérant l'arrivée imminente d'un mec sur son fier destrier aux proportions exceptionnelles et à la vigueur équivalente, blond comme la bière et aux dents aussi blanches que l'étaient les miennes avant que je me remette du rouge à lèvres dans les toilettes, en titubant et en tremblant à cause de tout l'alcool que j'avais déjà ingurgité parce que je m'emmerdais et que je me sentais alors honteuse, impure de faire ça, et c'était aussi avant que je passe pour une pute en fumant ostensiblement, cette manie que j'ai prise à mes 30 ans quand j'ai senti le souffle de la solitude sur ma nuque et la vieillesse dans mes yeux au moment où je me regardais dans le miroir pour me remettre du rouge sur les lèvres et sur les dents, rouge vif parce que c'est ce que les hommes aiment aujourd'hui, dans les toilettes d'un inconnu, un ami d'une connaissance  à moins que ce ne soit l'inverse  qui m'a invitée entre deux bières et que j'ai fait languir quelques secondes en me disant Bien sûr que je viendrai et à qui j'ai répondu Peut-être que je passerai, même si je voyais bien que ce n'était pas lui, le connard de blond à cheval, et peut-être même que je l'attends pour rien depuis que j'ai 16 ans, peut-être qu'il ne viendra jamais, ou peut-être qu'il est déjà venu et que je ne l'ai pas vu venir, ou probablement que quand il viendra, je serai trop saoule, à macérer dans ma gerbe et dans la guimauve, pour le remarquer.

Je ne les écoutais pas, je ne les voyais même pas défiler en secouant le bassin devant la couverture râpée dont je connaissais déjà les moindres plis. Je regardais, comme hypnotisé, la cuisine s'éclairer à intervalles réguliers à chaque fois que le frigo s'ouvrait sur les bouteilles alignées comme des promesses, brillantes comme les ailes des avions la nuit quand elles se prennent pour des étoiles filantes sous Lexomil. Cette lumière, dont l'intensité augmentait progressivement à mesure que le matin approchait et que les bières quittaient les clayettes pour s'empiler sur le guéridon, tintant comme des regrets, révèlait dans l'encadrement de la porte, à chaque fois que le frigo s'ouvrait, Martin Schwartz dont les yeux valsaient du décolleté d'une fille toujours différente à nos tronches pareillement décomposées d'ennui. Schwartz avait le poing serré autour de son verre comme s'il tenait le manche à balai de l'univers, de la même manière qu'il devait tenir sa télécommande lorsqu'il était affalé dans ce divan et que l'univers défilait devant ses yeux, ou qu'il devait brandir son sexe entre ses doigts les lendemains de soirée, lorsqu'il se rappelait celles qu'il avait baisées sur ce même divan et lorsqu'il finissait par tâcher les fleurs pastel du divan d'un blanc translucide qui se mélangeait au beige du café au lait du matin, aux miettes du sandwich qui s'incrustaient dans la paume de ma main, au rose ambigu des sauces tomate et carbonara mélangées et à l'auréole brune et récente laissée par la batterie surchauffée de l'ordinateur posé trop longtemps sur l'accoudoir, une auréole encore chaude, qui sentait la grillade et qui en recouvrait partiellement une autre, plus ancienne et jaunâtre, incrustée par les sueurs nocturnes du fils insomniaque de Martin Schwarz.