elle ronflait déjà

Ce soir-là, il pleuvait et Eddy avait décidé de rouler sa cigarette à l’intérieur du camion, plutôt qu’à l’air libre comme il en avait l’habitude. Sans cela, sans ces quelques secondes de décalage, il n’aurait jamais rencontré Louise, puisqu’il ne serait pas sorti du camion juste au moment où elle arrivait, zigzaguant sur sa moto, et elle n’aurait pas pris la porte en pleine figure, l’emportant avec elle sur plusieurs mètres.

Avant même de savoir de quoi il retournait, Eddy avait compris que plus rien ne serait comme avant. Il savait seulement qu’il allait devoir s’occuper de cette femme emberlificotée dans la porte de son camion, qu’il allait devoir trouver comment passer la nuit puisqu’il ne pouvait décemment pas rouler sans porte conducteur et surtout qu’il allait prendre du retard et manquer le championnat du monde à Paris.

Miraculeusement, la jeune femme n’était pas blessée, mais elle avait l’air très fatiguée. Il découpa aux ciseaux la manche de sa combinaison accrochée à la porte et lui enleva son casque. C’est là qu’il l’a reconnue, malgré son haleine puante d’alcool.

— Mais vous êtes.. Vous êtes la princesse… Vous êtes la princesse Louise.

— Non, pas de princesse avec moi. Appelez-moi Louise, tout court.

— Mais que faites-vous là ?

— C’est clair, non ? Je me suis enfuie. Je ne pouvais plus rester vivre au château. Pour mener le peuple à la révolution et détruire le capitalisme, je devais partir, redevenir une citoyenne lambda. Je dois y aller d’ailleurs.

— Mais vous n’y pensez pas. Vous êtes saoule, vous tombez de sommeil, vous devez vous reposer. Moi aussi j’aurais bien voulu y aller aussi mais, vous voyez, mon camion est hors d’usage maintenant.

— Vous aussi, vous partez faire la révolution ?

— Non, je dois faire une dernière livraison, puis je m’en vais aux championnats du monde d’échec à Paris.

— Ah bon, c’est ça votre truc ? Regarder des gens jouer aux échecs ?

— Je ne les regarde pas, madame, j’y joue. Je suis même champion de Belgique.

— Mince, je ne vous connaissais même pas.

— Pourtant, j’ai déjà rencontré plusieurs fois votre père, le Roi. Bref, j’ai une tente dans mes bagages. Je vais m’en servir pour colmater la porte pour que vous puissiez dormir dans la cabine.

— Et vous alors ?

— Moi je dormirai à l’arrière, au milieu des tonneaux.

— Des tonneaux de quoi ? De vin ?

— Non, c’est du bicarbonate de soude. Il me semble que vous aimez un peu trop l’alcool, Louise.

— Oui, je sais. Ça ne fait pas trop princesse, n’est-ce pas ? Ça m’arrange.

Ils s’installèrent donc pour la nuit et, avant de s’endormir, Eddy a compris que rien ne serait vraiment plus comme avant, qui le camion, les échecs, c’était déjà du passé.

— Bonne nuit, Louise.

Elle ne répondit pas, elle ronflait déjà.