coupée en cubes.

C’est un long pain à la croûte brillante brun foncé et à la mie presque jaune, un pain que je n’ai jamais vu ailleurs et que je ne verrai plus jamais quand le boulanger arrêtera de livrer à domicile et prendra sa retraite. Le pain est encore chaud quand ma grand-mère le pose au milieu de la table de la cuisine. Ce moment est celui qui ma sœur et moi choisissons pour surgir dans la pièce surchauffée par la cuisinière à bois, en pyjama et les pieds nus sur le carrelage noir et blanc qui a déjà été nettoyé à grandes eaux, et pour nous asseoir autour de la table sur laquelle est posé un pot de gelée de groseilles, une grosse motte de beurre difforme et donc le précieux trésor. Mon grand-père sort alors le long couteau du tiroir et coupe soigneusement des tranches de pain si épaisses qu’une seule suffirait à nous rassasier pour la journée. Il étale le beurre et la confiture en couches tout aussi épaisses et, le visage fermé, nous tend les tartines, sans même se rendre compte du bonheur qu’il nous offre. Nous les trempons telles quelles dans le bol de café au lait servi par ma grand-mère, en éclaboussant la table, le carrelage à nos pieds et Mickey, le petit chien penché au-dessus de sa gamelle où baigne dans du lait la croûte de la veille coupée en cubes.