complètement déséquilibré en sus.

Antoine détestait être en retard. Que ce soit le matin au bureau, en réunion pendant la journée ou à son rendez-vous à 18 heures chez le barbier chaque premier jeudi du mois, il faisait toujours en sorte d’être le premier sur place. Il était donc assis dans le canapé depuis un quart d’heure, le verre de whisky dans une main et l’autre triturant ses cheveux et sa barbe à tour de rôle pour en évaluer la longueur. Solange lui avait fait comprendre que sa barbe était trop longue à son goût et il hésitait franchement à enlever deux ou trois centimètres. Mais il ne la connaissait que depuis quelques jours et peut-être qu’elle aura déjà disparu, comme les autres avant elle, à son prochain rendez-vous le premier jeudi du mois suivant à 18 heures.

Bryan, son coiffeur attitré, avait moins de scrupules. Même s’il était déjà 18h05, il était toujours assis dans le fauteuil, téléphone à la main, et jonglait avec dextérité entre trois conversations avec des filles toutes bleues de lui auxquelles il arrivait à faire croire qu’elles étaient chacune unique.

— Eh Dylan, dit-il à son collègue, il y a Delphine qui veut me voir demain soir.

— C’est laquelle déjà, Delphine ?

— La petite blonde aux cheveux bouclés et au piercing dans la narine.

— Tu vais promis de venir voir la voiture demain.

Dylan était sur un coup, une BMW 3.0 CSL que le vendeur, un Albanais de Gosselies, était prêt à céder pour 10.000€. C’était soit une très belle affaire, soir une grosse arnaque, et il avait besoin d’un autre avis avant de signer.

— Je viendrai avec elle alors, a répondu Bryan en rigolant.

— Ouais, elle sera ravie de passer son vendredi soir dans un garage pouilleux de Charleroi.

— Bah tu sais, ce n’est pas d’une soirée romantique qu’elle a envie, si tu vois ce que je veux dire.

— Nan je ne vois pas de quoi tu parles.

Dylan s’est approché de Bryan, la tondeuse à la main, pour qu’il lui murmure à l’oreille ce que tout le monde avait compris, au moment où Antoine allait prendre place sur le fauteuil, whisky toujours à la main et la tête dans les étoiles. Il a trébuché dans le cordon et le verre s’est renversé sur la prise de la tondeuse de Dylan.

Quelques étincelles et une forte odeur de brûlé plus tard, l’électricité a sauté, laissant Dylan avec sa tondeuse à l’arrêt sur le crâne à moitié rasé de François qui s’était ce jour-là décidé à changer de look et qui se retrouvait avec une tonsure asymétrique qui le faisait paraître encore plus chauve et vieux qu’il n’était déjà, et complètement déséquilibré en sus.