blottie contre moi.

Je me suis installé comme d’habitude au fond du café, à bonne distance de la piste de danse et pas trop loin du bar, l’endroit idéal où je pouvais regarder et juger ceux qui avaient le courage de danser, tout en sirotant ma bière sans être importuné. Ce n’était pas comme ça que j’allais me faire des amis. Ce n’était pas grave, j’en avais déjà. Par exemple Erika et Virgil, qui avaient insisté pour que je vienne malgré ma flemme et mon mépris pour ce genre de soirées nostalgiques des années 80 et 90. Surtout dans ce bar sans style qui fait office les autres jours de troquet à alcoolos qui s’enfilent des pils tristement dès 9 heures du matin.

C’était assez drôle d’ailleurs de voir les survivants de l’après-midi errer en titubant au milieu des danseurs comme s’ils étaient téléportés dans le futur, dans un lieu qui leur était familier mais qu’ils ne reconnaissaient pas. C’est grâce à l’un d’eux, un dénommé Gérard si ma mémoire est bonne, que j’ai pu faire la connaissance de Suzanna, une fille qu’il avait décidé d’importuner et de terrifier. Je me suis glissé entre eux deux, faignant de la connaître et bien heureux de me retrouver en tête-à-tête avec elle. Elle m’a appris être la cousine d’Erika et être arrivée à cette soirée un peu par hasard parce que, m’a-t-elle dit, en général ce n’est pas ma came, ce qui n’était pas pour me déplaire.

Nous sommes donc tous les quatre, Suzanna, Erika, Virgil et moi, chacun un verre à la main, discutant comme si nous étions de vieux couples d’amis. Et moi, intérieurement, bénissant Maximo, organisateur et DJ de la soirée — qui d’ailleurs de loin me salue d’un geste obsène impliquant sa langue, son index et son majeur — de m’avoir invité à venir, quand soudain, tel un tsunami, les danseurs reculent vers nous en criant. Je vois Maximo grimper sur sa chaise et c’est quand enfin les gens comprennent qu’il n’y a pas moyen d’aller plus loin que je vois ce qui leur a fait soudain perdre le goût de la danse.

Une panthère noire s’avance dans le bar, tranquillement, ni menaçante, ni apeurée, comme si elle rentrait dans son repère pour y faire la sieste. Certains profitent qu’elle leur tourne le dos pour sortir en douce, mais pour nous quatre, coincés dans notre coin, c’est impossible. Nous sommes là, immobiles, n’osant parler, alors que la sono crache encore un vieux morceau de new beat et que les spots dessinent sur le dos de la panthère des arabesques colorées.

J’imagine le fauve sauter sur l’un de nous. J’espère qu’il choisira quelqu’un d’autre, Gérard par exemple, qui ne manquera à personne et qui trouverait là le seul moment utile de sa pauvre vie. Mais surtout pas moi, ni Suzanna qui, terrifiée à nouveau, s’est blottie contre moi — comme quoi toute situation, même la plus angoissante, a son côté positif.

Je regarde les autres et je vois, dans leur bouche ouverte et haletante, dans la sueur qui perle sur leur front, dans leurs mains tremblantes, que tous pensent la même chose : n’importe qui mais pas moi, et Gérard si possible. Même Gérard a l’air d’y penser. Il n’y a que la panthère qui n’est pas de cet avis. Elle n’a pas faim semble-t-il. Elle fait le tour du café et sort aussi tranquillement qu’elle est entrée.

Après quelques secondes, les danseurs reprennent possession de la piste, Maximo descend de sa chaise et tout le monde fait comme si rien ne s’était passé. Sauf Suzanna qui reste blottie contre moi.