avalée par son airbag.

Chaque jour, à 17 heures exactement, Stéphanie se rendait compte de l’absurdité et de la tristesse de sa vie. Elle éteignait son ordinateur, enfilait son manteau, attrapait son sac à main, saluait ses collègues d’un Bonne soirée faussement enjoué et montait dans sa voiture. Chaque jour, elle suivait le même chemin, du bureau à la crèche — où elle récupérait Arthur sans doute le visage maculé de feutre et/ou de vomi — puis de la crèche à sa grande maison où personne ne l’attendait si ce n’étaient les aboiements de son chien derrière la porte. Chaque jour depuis le changement d’heure, pour ne rien arranger, elle faisait cette route dans le noir et le bourdonnement des pleurs d’Arthur qui faisait ses premières dents. Chaque jour ressemblait au précédent, parfois plus ou moins triste, toujours plus absurde.

Ce vendredi 30 novembre à 17 heures, Juliette se sent sent heureuse pour la première fois depuis longtemps quand elle enfourche son vélo et s’en va livrer ses créations — une sélection de bijoux, de cartes de vœux, de marque-pages et de tote bags — à la première boutique qui a accepté de les mettre en vente. Elle ne regrette plus tout à coup d’avoir abandonné sa carrière de commerciale, elle va enfin donner une sens à sa vie et vivre de sa passion.

Dans les rues plongées dans le noir, son sourire brille presque plus que le phare de son vélo. Elle flotte comme si elle roulait sur des nuages, au milieu des étoiles, alors que Stéphanie, des larmes plein les yeux et la main plongée dans la couverture d’Arthur à la recherche de sa tétine, a l’impression de rouler sur des sables mouvants et d’être bientôt engloutie. Elle ne regarde plus cette route qu’elle parcourt tous les jours et ne ne se rend pas compte que la voiture a dévié vers la gauche, pas plus que Juliette, qui arrive en face les yeux perdus dans le ciel, ne remarque que son vélo zigzague en travers de la route.

Ce vendredi 30 novembre, Stéphanie a rencontré Juliette pour la première fois, le temps de la voir s’envoler par-dessus le pare-brise et d’être elle-même avalée par son airbag.